mardi 30 décembre 2025

absinthe. page 20. Dix petites anarchistes

Le passage à la manufacture n'a pas empêché les hauts et les bas, avec beaucoup d'entre nous licenciés d'un coup. Quand les affaires flanchaient, on retournait chez nos parents. Le père Grimm se résignait : Ce n'est pas la faute du patron, c'est la conjoncture. D'autres succombaient à l'ivrognerie, cuvaient leur absinthe chaque lundi parce que la misère, ils disaient, produit l'ivrogne et pas le contraire. Nos pères voulaient croire que l'industrie finirait par nous apporter le bonheur. Tu parles !
Les ateliers domestiques disparaissaient, on se vendait pour trois francs par jour, alors que la cantine du midi nous coûtait déjà cinquante-cinq centimes. On gagnait un quart de moins que les hommes. Aucune d'entre nous, au cas où ça l'aurait intéressée, ne deviendrait jamais contremaître. Les patrons nous voulaient adroites, patientes, minutieuses, capables de rester aussi immobiles que l'aiguille des heures. (Moi, Valentine, je n'aurais jamais voulu être chef, je les détestais tous.) 
 

Daniel de Roulet, Dix petites anarchistes, Buchet-Chastel, 2018.

 

 Daniel de Roulet 

Daniel de Roulet (1944)

(Photo extraite du site de l'éditeur du livre) 

Ce roman suit dix petites anarchistes, dix "belles insouciantes", de Saint-Imier, en Patagonie, par une île où s'est créé le rêve libertaire de L'Expérience, jusqu'à Buenos Aires, dix fortes femmes bien décidées à vivre en pratique leur idéal. Elles croiseront du beau monde, Bakounine, Malatesta, Louise Michel et des communards exilés.

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