jeudi 24 septembre 2015

absinthe. page 127. Les paradis aveugles

Nous dînâmes à même le trottoir, au coin de notre rue. Le repas à peine achevé, ma mère fut prise d'un malaise et se précipita vers la bouche d'égout la plus proche, où elle vomit violemment.
"Hàng, va vite chercher tante Vi !"
Je m'exécutai sans plus tarder.
"Tante Vi, tante Vi ! Vite ! Maman se sent mal !" criai-je en cognant à sa porte.
Quand nous l'eûmes retrouvée, ma mère était entourée d'une voisine et de ses quatre enfants. Tante Vi la prit entre ses bras et la traîna jusqu'à la maison. Après avoir fait brûler des branches d'absinthe, elle piqua les points sensibles de son corps avec les bouts incandescents des brindilles, puis lui massa la tête avec un baume tout en tirant sur ses cheveux par petites saccades. Finalement, ma mère reprit connaissance.
"J'ai eu un petit refroidissement, n'est-ce pas ?
- C'est le froid, la faim, les soucis... Il faut vous ménager", dit le voisine.
Ma mère lui serra la main en pleurant.
"Ma pauvre Hàng !" geignit-elle, le visage ravagé, les yeux noyés de larmes.

Duong Thu Huong, Les paradis aveugles, Sabine Wespieser éditeur, 2012.
(traduit du vietnamien par Phan Huy Duong)


 Duong Thu Huong, née en 1947

Ses romans furent d'abord publiés aux éditions Des Femmes, aux éditions Pḧilippe Picquier, et désormais chez Sabine Wespieser.

mardi 25 août 2015

absinthe. page 67. La guerre civile en France

     Pour trouver un parallèle à la conduite de Thiers et de ses limiers, il nous faut remonter aux temps de Sylla et des triumvirats de Rome. Même carnage en gros de sang-froid, même insouciance dans le massacre, de l'âge et du sexe ; même système de torturer les prisonniers ; mêmes proscriptions, mais cette fois d'une classe entière ; même chasse sauvage aux chefs cachés, de peur qu'un seul puisse échapper, mêmes dénonciations d'ennemis politiques et privés ; même détachement envers la boucherie, de gens entièrement étrangers à la querelle. Il n'y a que cette seule différence que les Romains n'avaient pas de mitrailleuses pour expédier en bloc les proscrits et qu'ils n'avaient pas "la loi à la main", ni, sur les lèvres, le mot d'ordre de la "civilisation".
     Et, après ces horreurs, regardez l'autre face, encore plus hideuse, de cette civilisation bourgeoise, telle qu'elle a été décrité par sa propre presse !

     Avec des coups de feu égarés, écrit le correspondant de Paris d'un journal tory de Londres, qui retentissent encore au loin, quand de malheureux blessés abandonnés meurent parmi les pierres tombales du Père-Lachaise, quand 6000 insurgés frappés de terreur qui errent dans l'agonie du désespoir par les labyrinthes des catacombes, quand des malheureux sont précipités à travers les tues pour être abattus par vingtaines par la mitrailleuse, il est révoltant de voir les café remplis des dévots de l'absinthe, du billard et des dominos ; la dissipation féminine qui circule à travers les boulevards et, troublant la nuit, le bruit de la bombance s'échappant des cabinets particuliers des restaurants à la mode.

Karl Marx, La guerre civile en France 1871, Editions Sociales, 1946. 
(nom du traducteur non précisé)



Karl Marx (1818 - 1883)

mercredi 24 juin 2015

absinthe. page 177. La fiancée du cinéma

     Les Californiens me firent part de leur souci écologique et de leurs idées sur la santé.
     D"abord, il ne faut pas polluer. Nous avons tous essayé les drogues dures et l'alcool, c'est mauvais. Par contre, l'herbe  c'est très bien. La nicotine de vos cigarettes est bien plus nocive qu'un joint. Et puis, tu cours. Il faut courir, se maîtriser, faire du yoga.
     Avec mon paquet de Gitanes à la main, j'avais vraiment l'impression de ressembler au héros misérabiliste qui se soûle à l'absinthe.
     Ma dernière nuit à Frisco me valut un spectacle d'un beau lyrisme décadent. Margot m'invite à un bal organisé par "Coyotte". Il est difficile de s'imaginer en France ce que peuvent être les fêtes qui oscillent toujours entre le voyeurisme, le happening, le psychodrame et l'exorcisme.
     Dans une grande salle tendue de glaces et de soieries était réunie la plus belle galerie de personnages baroques et fous. De quoi rendre Fellini impuissant à réaliser des films après un tel spectacle. Dans le vertige des décibels électroniques dus à Ralph Baski (l'heureux auteur de Fritz the Cat), il était possible de faire l'inventaire des plus beaux prototypes des nuits de Frisco. Des nuits électriques s'entend. Travestis, homosexuels, lesbiennes, nymphomanes ou tout simplement sympathisants se croisaient, graciles, patauds et initiés.

Bernadette Lafont, avec la collaboration de Alain Lacombe, Ramsay poche cinéma, 1978.





Bernadette Lafont (1938-2013), 
ici prise en photo au Festival de Cannes en 1979.

dimanche 31 mai 2015

absinthe. page 208. La terreur noire

Un document d'époque ne donne pas une idée fameuse du restaurant Véry, jouxte l'hôtel dit du Balcon, mais abusivement dit tel. Une enseigne sans promesses excessives : Vins - Restaurant - Café. A l'intérieur, un décor triste. Un cadre à ne pas regretter s'il lui arrivait de s'évanouir dans un peu de feu et beaucoup de fumée. Contre le mur dominant le comptoir, sur deux planchettes, des bouteilles à demi pleines et qui ne seraient pas trop tôt vidées. Le patron Véry trônait peu au comptoir. On venait moins souvent chez lui pour boire que tortiller en vitesse une demi-portion, avant de regagner l'atelier, le chantier ou le bureau. Sur le mur faisant face au boulevard, l'étagère aux serviettes des habitués, bien roulées dans leurs ronds chacun marqué d'un chiffre. On venait de les changer. Seule beauté du lieu, la célèbre chromolitopographie vantant la bonne absinthe de Pontarlier.
Un unique client, Ravachol. Un seul interlocuteur possible, Lhérot.

André Salmon, La terreur noire, Jean-Jacques Pauvert éditeur, 1959.



André Salmon (1881-1969)
écrivain, journaliste et critique d'art


PS : dans ce livre, André Salmon retrace l'époque où
Ravachol, Vaillant, Henry, Bonnot, illustrent à leur façon la propagande par le fait.

samedi 28 février 2015

absinthe. page 15. Marcel Pagnol biographie

L’École Normale d'Aix a marque Joseph Pagnol au plus profond. Pour lui, ce n'est pas l’oisiveté qui est la mère de tous les vices, mais l'ignorance. Pour lui, "les hommes naissent libres et égaux en droit" est un principe intangible, encore qu'il y ferait à la rigueur une entorse pour les cancres. Il ne se mêle pas volontiers à ses concitoyens. D'abord parce ceux-ci se rencontrent principalement au café où ils boivent l'absinthe ou le Picon, poisons dégradants. Ensuite, parce qu'il a le sentiment d'appartenir à une élite, le corps enseignant, qui ne compte que d'anciens premiers de la classe. Les deuxièmes font carrière dans les P.T.T., les dixièmes sont sous-officiers.

Raymond Castans, Marcel Pagnol, Jean-Claude Lattès, 1987.



Raymond Castans (1920-2006)
Journaliste, scénariste, dialoguiste, biographe.

lundi 26 janvier 2015

absinthe. page 59. Mystère rue des Saints-Pères

Il retourna dans la librairie. Victor le suivit, intrigué.
J'aimerais que tu fasses passer un encart publicitaire dans les pages du Passe-partout. Le prix est peu élevé, cela aide le journal et produit de bons résultats pour l'annonceur.
C'est ce qu'on appelle forcer la main ou je ne m'y connais pas, grogna Victor. D'accord, je vais te rédiger un texte. Combien de lignes ?
Oh, court, le plus court possible. Vois-tu, j'ai une grande envie de concision.
C'est comme pour tes nouvelles de première page, alors.
Mais oui, les tartines c'est du vent ! Que veut l'homme de la rue ? Du sensationnel qui le prenne aux tripes, de la vulgarisation scientifique qui lui donne l'illusion d'être savant, des feuilletons découpés en épisodes qui le fassent rêver à l'heure de l'absinthe, des réclames qui lui chatouillent le nerf olfactif. Un de mes collègues a eu ce mot génial : "Ayons le courage d'être bête."
La plupart des journalistes n'ont pas besoin de se forcer, ils sont idiots de naissance, marmotta Kenji en allant accueillir un client.
Marius éclata de rire.
M. Kenji Mori n'a guère de sympathie pour moi, on dirait !

Claude Izner, Mystère rue des Saints-Pères, 10/18, 2003.



Claude Izner

Claude Izner : sous ce pseudonyme se cachent en réalité deux sœurs, Laurence Lefèvre et Liliane Korb, qui écrivent ensemble depuis plus de dix ans.
Liliane Korb (1940), a d’abord exercé le métier de chef monteuse avant de devenir bouquiniste sur la rive droite. Elle a participé à l’écriture de plusieurs spectacles audiovisuels et pièces de théâtre.
Laurence Lefèvre (1951), devient bouquiniste en même temps que sa sœur dans les années 1970. Parallèlement à son métier de libraire elle écrit des romans pour adultes dont l’un recevra le prix de la société des gens de lettre en 1977.
Claude Izner est l’auteur d’une série publiée aux éditions 10-18 dans la collection grands détectives : Les Enquêtes de Victor Legris. La série comprend 12 livres, et débute avec ses Mystères rue des Saints-Pères.

annexe :
- site personnel des auteurs.