mercredi 10 juillet 2013

absinthe. page 137. Chronique d'une mort annoncée

Le colonel Aponte, que les rumeurs préoccupaient, rendit visite aux Arabes, famille par famille, et dans cette circonstance au moins en tira une conclusion valable. Il les trouva indécis et tristes devant leurs autels en deuil ; et si certains pleuraient à grands cris, assis par terre, aucun ne couvait d'intentions vengeresses. Les réactions du matin avaient surgi dans le feu du crime et les protagonistes eux-mêmes reconnurent qu'en aucun cas ils ne seraient allés plus loin que les coups. Mieux : ce fut Soussémé Abd-Allah, la matrone centenaire, qui prescrivit l'infusion miraculeuse de passiflore et d'absinthe mûre qui coupa net la dysenterie de Pablo Vicario en même temps qu'elle libéra le jet fleuri de son jumeau.

Gabriel Garcia Marquez, Chronique d'une mort annoncée, Grasset, 1981.
(tradut de l'espagnol par Claude Couffon)

Gabriel Garcia Marquez (1927)
Oeuvres publiés en France par Grasset,
et disponible en brochés et en poche.

vendredi 7 juin 2013

absinthe. page 228. Alexandra Alpha

A propos d'une information quelconque, Sophia évoquait les frères Montero, saltimbanques depuis 1931, les seuls artistes au monde à présenter le cochon doré avec des ailes en paillettes. L'un des deux était mort dans l'Oural, dévoré par un ours à anneau, dit-elle ; chaque génération des Montero était marquée par des épisodes plus dramatiques. Comme elle en était aux clairs de lune de surprise, Sophia Bonifrates, pour sceller la description, commanda une vodka à la menthe, qui était un mélange de Maïakovski et de Rimbaud et formidablement créatif, dit-elle en riant. Opus Night fit la moue : De la menthe ? Et Sophia : Pourquoi, ça ne se fait pas ? Nuno, qui connaissait bien Sebastiao Opus Night, voyait clairement que, pour lui, Rimbaud ne pouvait sentir que l'absinthe - si toutefois Opus avait jamais entendu parler de Rimbaud, ajoutons-le.

José Cardoso Pires, Alexandra Alpha, Gallimard, du monde entier, 1991.
(traduit du portugais par Michel Laban)




 José Cardoso Pires (1925-1998)

mercredi 6 mars 2013

absinthe. page 13. Jésus-la-Caille

De cette heure, la Caille tirait une sensualité fervente. L'odeur de l'absinthe devant les bars le grisait presque. Il s'en allait, cambré, les yeux brillants, la bouche frottée de rouge, et toute son allure exprimait la joie nerveuse qu'il avait à se sentir jeune, amoureux, fringant et désirable.
Mais, ce soir, devant la photographie du prisonnier, une détresse d'enfant l'accablait jusqu'au désespoir... De l'impasse où se trouvait l'entrée de l'hôtel, montait un chant d'accordéon. C’était l'aveugle, un Italien qu'une pauvresse guidait à travers Montmartre. L’aveugle jouait des romances et des airs de son pays et rien n’était  plus émouvant que tous les visages exténués qui formaient cercle autour de lui. L'aveugle jouait avec des sursauts du corps entier ; quelquefois - à bout de forces - il rejetait la tête en arrière et il était horrible de voir, sous ses paupières, rouler deux convulsives prunelles sanglantes.

Francis Carco, Jésus-la-Caille, Robert Laffont , Bouquins, 2004.




Francis Carco (1886-1958)


vendredi 1 février 2013

absinthe. page 30. Choléra

Plus tard, Alice lut Francis Jammes et Jean-Jacques Rousseau. Ce sont deux bons auteurs. Elle les préférait en veau en tranches saignantes. A cette époque, elle portait des robes couleur d'absinthe et des bas chrysanthème. Elle élevait des canards et un canari. Chaque soir, elle enivrait le canari à l'eau de Cologne.
Au bout de trois semaines d'ivresse, le canari, un peu plus qu'ivre mort, mourut. Un matin nous le trouvâmes tout roide dans sa cage, lisse et jaune, pareil à un cadavre d'enfant.
Alice l'emporta dans le jardin. Elle choisit la meilleure allée, au sable le plus fin, à l'ombre la plus lourde. Elle déposa le canari au milieu de l'allée. Puis elle déchira sa robe, s'ébouriffa les cheveux, se mit à pleurer à grands coups, et se coucha près de l'oiseau.
- Alice, que fais-tu ?
Elle me répondit, d'un air pincé :
- Je fais la morte !

Joseph Delteil, Choléra, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1961.


 Joseph Delteil (1894 - 1978)

Annexes : 
- Un portrait extrait des Archives du XX° siècle sur le site de l'INA (comprend six parties).
 - Une page sur le site Gens de Montpellier ; une autre, sur le site Terres d'écrivains









jeudi 10 janvier 2013

absinthe. page 75. Chien galeux

Deux hommes et une vieille dame occupaient l'autre extrémité du comptoir. Sur la première marche de l'escalier qui descendait aux toilettes, un type affalé marmonnait tout seul que son propriétaire travaillait pour le FBI. Le FBI avait placé des micros et des caméras non seulement chez lui mais partout où il allait. Ils le précédaient, anticipant nuit et jour chacun de ses mouvements.
- Jamais pris de biture à l'absinthe ?
- Non, j'ai raté ça, avoua Moll.
- Sérieuse perturbation des sens.
- J'ai traversé une période de vin lamentable, il y a quelques années. Cela avait commencé à Zermatt, et j'ai laissé courir beaucoup trop longtemps, à beaucoup trop d'endroits.
- Ça ne vaut pas un caribou, dit Selvy.

Don DeLillo, Chien galeux, livre de poche, 2000.
(traduit de l'américain par Marianne Véron)

Don DeLillo (1936)
Oeuvres publiés en France par Actes Sud, et disponible en brochés et en poche.
 Annexes :
- entretiens : en furetant on en trouve plusieurs, et pour exemples sur les site des Inrocks et de Slate

vendredi 21 décembre 2012

absinthe. page 167. Vive l'anarchie !

Les souverains d'Europe, hantés par le spectre décapité de Louis, troublés par l'effrondrement des barons d'empire, à peine rassurés par la république bourgeoise, redoutaient la turbulente France.
Et puis, les échos de la Commune étaient trop proches.
Du faubourg Saint-Germain à la Chaussée d'Antin, mais aussi de Clignancourt à Charonne, on rappelait les débordements de la Commune, on parlait de Courbet, le symbolique démolisseur de la colle Vendôme, terrible buveur absorbant ses trente bocks par soirée et prenant son absinthe renforcée de vin blanc !
Ah la Commune, à laquelle les anarchistes se référaient, comme elle pesa longtemps sur Paris !

Robert Cassagnau, Vive l'anarchie !, France-Empire, 1973.

Gustave Courbet, tel que l'on peut le voire après l'absorption de trois verres d'absinthe.
 
P-S : dans ce livre, Robert Cassagnau retrace l'histoire du mouvement libertaire, à travers les grandes figures des théoriciens (Bakounine, Stirner, Louise Michel...), des activistes (poseurs de bombes, nihilistes russes...), des pays (Espagne, Russie, Italie)...
 

mercredi 14 novembre 2012

absinthe. page 26. Mineur de fond

On buvait des chopes de bière, des "quatre au pot" à 2 sous (pot de 2 litres) que la patronne allait tirer au tonneau à la cave. La diversité des boissons, dans ces cafés de cité, n'était pas la même que dans ceux de la ville où on pouvait prendre une absinthe ou du vin, ici, c'était soit une bière soit, la chope ne passant plus, un "chass'bière" : le "g'nièfe"...
Contrairement à ce qu'ont prétendu certains auteurs, il y avait peu d'ivrognes. "In faisot guinsse al ducasse, pis al Sainte-Barbe, et après in d'avot qui faisottent el'poirier !" me disait mon père. C'est-à-dire que l'on prenait, en ce temps-là, une bonne cuite à la ducasse de septembre et parfois de mai, puis à la Sainte-Barbe - qui était surtout l'occasion de se retrouver en famille autour du meilleur lapin et de boire exceptionnellement du vin -, mais après on ne pouvait plus recommencer, car on n'avait plus d'argent.

Augustin Viseux, Mineur de fond, Terre humaine-Plon, 1991.



Augustin Viseux (1909-1999), fils et petit-fils de mineur, fut lui-même mineur avant de gravir les échelons et devenir ingénieur.
Il a à la demande de Jean Malaurie, directeur de la collection Terre Humaine, rédiger un livre où il raconte sa vie et son expérience de mineur. Douze années lui furent nécessaires pour s'acquitter de cette tâche.

mardi 2 octobre 2012

absinthe. page 112. La solitude du manager

Le détective détermine au flair ceux qui peuvent être des flics en civil. Entre ces derniers et tous ceux d'entre nous qui portent un flic en eux, qui n'est pas de la police ici ? Deux pédés débutants se caressent sous un miroir moderniste qui réfléchit la tendresse de leur nuque. Dix-sept filles, déguisées en fugueuses fumeuses de H, arrivent tout droit de chez elles et commandent au garçon de l'eau d'Evian. Les deux cent trente clients de l'Opéra se donnent en spectacle sur leur île en cinémascope, au-dehors des passants timides badauds ou dragueurs les regardent. Les garçons se frayent un passage parmi les autochtones, tels des serpents blancs et noirs, ils portent sur leurs mains aimantées des plateaux en laiton, jadis rongés par l'absinthe qui présidait aux folles nuits de ces messieurs et de leurs maîtresses vêtues de moire.

Manuel Vazquez Montalban, La solitude du manager, 10-18, 1988. 
(traduction et préface par Michèle Gazier)



Manuel Vázquez Montalbán (1939-2003)


La solitude du manager est la troisième apparition de Pepe Carvalho, détective privé à Barcelone, gastronome, assisté de Biscuter, homme à tout faire et cuisinier rencontré dans les prisons de Lleida, et de Charo, son amie, prostituée indépendante à Barcelone, pyromane allumant sa cheminée en toute saison avec un bon livre de sa bibliothèque...