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lundi 26 juin 2023

absinthe. page 50. Des frontières et des jours

Façon de flirter avec le frontières et les juridictions, comme Rimbaud et Verlaine seront amenés à le faire dans les Ardennes, à la hussarde, et plus modestement, en se retrouvant dans ces baraques de tabac et de contrebande, plantées pile en plein bois entre la France et la Belgique, mi-ferme mi-auberge qui permettaient à tout moment, au cas où un douanier entrerait, de sauter par la fenêtre pour se retrouver de l'autre côté, in stantanèment libre. Pied de nez à ces Soldats des Traités / Qui tailladent l'azur frontière à grands coups de hache, comme l'écrivait Arthur. Et Paul de boycotter purement et simplement le mot frontière de ses oeuvres complètes, excepté dans ses Invectives, défendant sa ville natale de Metz, ou encore avec François Coppée, dans Qui veut des merveilles où les garçons du café de Suède, débordés en terrasse à cinq du soir, s'exclament :
Versez frontière !
J'ignore tout des amers, écorces, absinthes, herbes, racines, aromates et autre bitter pavillon verlainien, mais je connais cet art imparable des apéritifs pour passer les frontières en toute joyeuseté.


Sophie Nauleau, Des frontières et des jours, Actes Sud, 2023.



Sophie Nauleau (1977)


mercredi 1 avril 2020

absinthe. page 147. Louise Michel la canaque

Ramassé sur son encolure, cravachant sans trêve, le surveillant n'ose même pas lâcher quelques secondes les rênes pour éponger la sueur qui poisse sous la visière de son képi. A chaque instant, une sagaie ou une hache de jade vert risque de fuser d'entre les niaoulis silencieux, appesantis sous la chape solaire. Ou une balle, puisqu'il paraît qu'ils ont des fusils, à présent ? Nouvelle aussi incroyable que d'apprendre : ils montent à cheval. Le froissement d'un oiseau qui s'envole, le cri d'un grillon ou d'un rat d'eau glace le coeur de l'homme ; arriver à Teremba, y arriver coûte que coûte ! Voici le clocher de l'église où la dévote madame Agnès va entendre la grand-messe chaque dimanche. Et où le gouverneur, ami des francs-maçons, refuse de pénétrer. Voici le bâtiment officiel où l'on accueille les délégations indigènes, ses murs de torchis rouge et son toit fleuri, sur la baie d'Ourail.
Et voici le poste à double enceinte :
- Le lieutenant Vanauld, vite, vite !
Il a bousculé le factionnaire, il bondit dans le bureau du chef d'arrondissement, gradé encore jeune, plongé dans un livre de mathématiques. Derrière lui, deux sabres en panoplie ; devant lui, un flacon d'absinthe. Il n'en offrira pas au courrier après l'avoir écouté.
- Réunion immédiate des sous-officiers.



Françoise d'Eaubonne, Louise Michel la canaque, Encre, 1985.



Françoise d'Eaubonne (1920-2005)

Fille de militants anarcho-syndicalistes, Françoise d'Eaubonne fut résistante à Toulouse, membre du Parti communiste jusqu'en 1957 et signataire du Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie. Proche de Violette Leduc, de Nathalie Sarraute, de Simone de Beauvoir, elle devint membre de mouvements féministes dès les années soixante : signataire du manifeste des 343 salopes, cofondatrice du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR) en 1971, secrétaire de rédaction au Fléau social (1971) et à L'Internationale (1977), membre du Mouvement de libération des femmes, Françoise d'Eaubonne a publié de nombreux essais féministes, ainsi que des romans et des biographies (sur Germaine de Staël, Verlaine, Rimbaud, Balzac, Chopin, Liszt, Emily Brontë, Isabelle Eberhardt, Jiang Quing, Louise Michel).
Elle a déposé ses archives auprès de l'IMEC.

jeudi 13 février 2020

absinthe. page 126. Dans la dèche à Paris et à Londres

Une vingtaine de personnes s'entassaient dans la petite salle carrelée envahie par la fumée du tabac. Le bruit était assourdissant, car chacun s'égosillait pour se faire entendre ou s'évertuait à pousser la goualante. On n'entendait, durant un certain temps, qu'un brouhaha indistinct, puis tout à coup les voix s'unissaient pour entonner un refrain connu - La Marseillaise, L'Internationale, La Madelon ou Les Fraises et les framboises. Azaya une grosse paysanne lourdasse qui travaillait quatorze heures par jour dans une verrerie, chantait quelque chose comme "Il a perdu ses pantalons, tout en dansant le charleston". Et son amie Marinette, une petite Corse noiraude farouchement attachée à sa vertu, entamait une danse du ventre, les genoux obstinément serrés. Les époux Rougier allaient et venaient, essayant de resquiller un verre et de placer une histoire longue et embrouillée à propos d'un lit qu'on leur avait volé un jour. R..., cadavérique et muet, restait dans son coin à s'imbiber méthodiquement. Charlie, fin saoul, évoluait à travers la salle d'un pas moitié dansant moitié titubant, un verre de pseudo-absinthe dans sa main grasse, pinçant la poitrine de femmes et déclamant de la poésie.

George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, 10/18, 2001.
(traduit de l'anglais par Michel Pétris)




George Orwell (1903-1950)

C'est entre 1927 et 1930 que celui qui s'appelle encore Eric Blair explore les bas-fonds londoniens et vit à Paris (pour y écrire).
Le livre est paru en 1933 sous le nom de George Orwell.
(première traduction française sous le titre La vache enragée en 1935 aux éditions Gallimard).

dimanche 31 mai 2015

absinthe. page 208. La terreur noire

Un document d'époque ne donne pas une idée fameuse du restaurant Véry, jouxte l'hôtel dit du Balcon, mais abusivement dit tel. Une enseigne sans promesses excessives : Vins - Restaurant - Café. A l'intérieur, un décor triste. Un cadre à ne pas regretter s'il lui arrivait de s'évanouir dans un peu de feu et beaucoup de fumée. Contre le mur dominant le comptoir, sur deux planchettes, des bouteilles à demi pleines et qui ne seraient pas trop tôt vidées. Le patron Véry trônait peu au comptoir. On venait moins souvent chez lui pour boire que tortiller en vitesse une demi-portion, avant de regagner l'atelier, le chantier ou le bureau. Sur le mur faisant face au boulevard, l'étagère aux serviettes des habitués, bien roulées dans leurs ronds chacun marqué d'un chiffre. On venait de les changer. Seule beauté du lieu, la célèbre chromolitopographie vantant la bonne absinthe de Pontarlier.
Un unique client, Ravachol. Un seul interlocuteur possible, Lhérot.

André Salmon, La terreur noire, Jean-Jacques Pauvert éditeur, 1959.



André Salmon (1881-1969)
écrivain, journaliste et critique d'art


PS : dans ce livre, André Salmon retrace l'époque où
Ravachol, Vaillant, Henry, Bonnot, illustrent à leur façon la propagande par le fait.

mardi 14 janvier 2014

absinthe. page 22. Travaux

Mon père avec moi était plus tendre. J'étais le dernier. Quand, le dimanche matin, il rentrait du jardin, dans un panier, sur sa brouette, une feuille de choux était pleine de fraises que ses grosses mains me tendaient. Les jours de paye, c'étaient des cacahuètes ou des oranges qu'il apportait. Jusqu'à sept ans il me fit danser sur son ventre dans le grand lit des parents, les dimanches matin en hiver, quand il pouvait se lever plus tard. Il me disait des mots d'arabe, me promettait d'écrire à Abd el-Kader qui m'enverrait un cheval pommelé. A midi, quand le repas était prêt, je le retrouvais endimanché, sortant de chez le coiffeur, rasé de frais, les moustaches en pointe, au café, devant une absinthe. Je buvais légèrement dans son verre en attendant un verre de grenadine.

Georges Navel, Travaux, Folio, 2004.




Georges Navel (1904-1993)
Photographie de Roger Parry
Annexes : 
- Travaux, dans la revue Le matricule des anges
- Hommage dans le Monde Libertaire  

mercredi 14 novembre 2012

absinthe. page 26. Mineur de fond

On buvait des chopes de bière, des "quatre au pot" à 2 sous (pot de 2 litres) que la patronne allait tirer au tonneau à la cave. La diversité des boissons, dans ces cafés de cité, n'était pas la même que dans ceux de la ville où on pouvait prendre une absinthe ou du vin, ici, c'était soit une bière soit, la chope ne passant plus, un "chass'bière" : le "g'nièfe"...
Contrairement à ce qu'ont prétendu certains auteurs, il y avait peu d'ivrognes. "In faisot guinsse al ducasse, pis al Sainte-Barbe, et après in d'avot qui faisottent el'poirier !" me disait mon père. C'est-à-dire que l'on prenait, en ce temps-là, une bonne cuite à la ducasse de septembre et parfois de mai, puis à la Sainte-Barbe - qui était surtout l'occasion de se retrouver en famille autour du meilleur lapin et de boire exceptionnellement du vin -, mais après on ne pouvait plus recommencer, car on n'avait plus d'argent.

Augustin Viseux, Mineur de fond, Terre humaine-Plon, 1991.



Augustin Viseux (1909-1999), fils et petit-fils de mineur, fut lui-même mineur avant de gravir les échelons et devenir ingénieur.
Il a à la demande de Jean Malaurie, directeur de la collection Terre Humaine, rédiger un livre où il raconte sa vie et son expérience de mineur. Douze années lui furent nécessaires pour s'acquitter de cette tâche.