Épouvantablement triste, errant dans la quartier, j'ai vu soudain, à ma grande surprise, Alfonso assis à la terrasse du Himes bar. Chose étrange, parce qu'il ne sortait jamais de son quartier. Toujours est-il qu'il était bien là, tête basse, l'image vivante de l'homme accablé/ Je me suis approché de lui. Comme il adorait la boxe, j'ai naïvement pensé qu'il revenait de l'enterrement de l'ancien grand champion du monde et que cette mort l'avait abattu. Je l'ai salué, lui ai demandé s'il était affecté par la mort de Carpentier et il m'a jeté un regard de haine difficile à oublier. Je ne m'y attendais pas. Je n'ai jamais réussi à savoir ce qui l'avait tant affecté, il n'empêche que, pendant quelques courtes secondes, je ne sais toujours pas très bien comment, nous nous embarqués dans une discussion absurde, il a commencé à me dire, en insistant plus que de raison, que les jeunes artistes de ce quartier le dérangeait beaucoup. "Ceux dont la vie souffre de l'absence de projet et de sens, a-t-il dit, ceux qui fument la pipe, vont de café en café, croient qu'il doivent boire de l'absinthe à toute heure du jour et de la nuit, que c'est une grande prouesse d'estamper sa logeuse en ne lui payant pas son loyer et que tout ça les rend plus artistes ". Après ces paroles, j'étais au trente-sixième dessous. Ma vie souffrait de l'absence de projet et de sens. Cette grande vérité sur moi n'aurait pu être mieux exprimée.
Enrique Vila-Matas, Paris ne finit jamais, 10/18, 2006. (traduction par André Gabastou)

Petit club fermé avec Pierre Michon et Claude Izner...






