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lundi 1 juin 2026

absinthe. page 241. Paris ne finit jamais

Épouvantablement triste, errant dans la quartier, j'ai vu soudain, à ma grande surprise, Alfonso assis à la terrasse du Himes bar. Chose étrange, parce qu'il ne sortait jamais de son quartier. Toujours est-il qu'il était bien là, tête basse, l'image vivante de l'homme accablé/ Je me suis approché de lui. Comme il adorait la boxe, j'ai naïvement pensé qu'il revenait de l'enterrement de l'ancien grand champion du monde et que cette mort l'avait abattu. Je l'ai salué, lui ai demandé s'il était affecté par la mort de Carpentier et il m'a jeté un regard de haine difficile à oublier. Je ne m'y attendais pas. Je n'ai jamais réussi à savoir ce qui l'avait tant affecté, il n'empêche que, pendant quelques courtes secondes, je ne sais toujours pas très bien comment, nous nous embarqués dans une discussion absurde, il a commencé à me dire, en insistant plus que de raison, que les jeunes artistes de ce quartier le dérangeait beaucoup. "Ceux dont la vie souffre de l'absence de projet et de sens, a-t-il dit, ceux qui fument la pipe, vont de café en café, croient qu'il doivent boire de l'absinthe à toute heure du jour et de la nuit, que c'est une grande prouesse  d'estamper sa logeuse en ne lui payant pas son loyer et que tout ça les rend plus artistes ". Après ces paroles, j'étais au trente-sixième dessous. Ma vie souffrait de l'absence de projet et de sens. Cette grande vérité sur moi n'aurait pu être mieux exprimée.

Enrique Vila-Matas, Paris ne finit jamais, 10/18, 2006. (traduction par André Gabastou)

 

Enrique Vila-Matas, né en 1948

© Fernando Alvarado/EFE
 
 >>> PS : deuxième citation pour Enrique Vila-Matas.
Petit club fermé avec Pierre Michon et Claude Izner...

 

mardi 30 décembre 2025

absinthe. page 20. Dix petites anarchistes

Le passage à la manufacture n'a pas empêché les hauts et les bas, avec beaucoup d'entre nous licenciés d'un coup. Quand les affaires flanchaient, on retournait chez nos parents. Le père Grimm se résignait : Ce n'est pas la faute du patron, c'est la conjoncture. D'autres succombaient à l'ivrognerie, cuvaient leur absinthe chaque lundi parce que la misère, ils disaient, produit l'ivrogne et pas le contraire. Nos pères voulaient croire que l'industrie finirait par nous apporter le bonheur. Tu parles !
Les ateliers domestiques disparaissaient, on se vendait pour trois francs par jour, alors que la cantine du midi nous coûtait déjà cinquante-cinq centimes. On gagnait un quart de moins que les hommes. Aucune d'entre nous, au cas où ça l'aurait intéressée, ne deviendrait jamais contremaître. Les patrons nous voulaient adroites, patientes, minutieuses, capables de rester aussi immobiles que l'aiguille des heures. (Moi, Valentine, je n'aurais jamais voulu être chef, je les détestais tous.) 
 

Daniel de Roulet, Dix petites anarchistes, Buchet-Chastel, 2018.

 

 Daniel de Roulet 

Daniel de Roulet (1944)

(Photo extraite du site de l'éditeur du livre) 

Ce roman suit dix petites anarchistes, dix "belles insouciantes", de Saint-Imier, en Patagonie, par une île où s'est créé le rêve libertaire de L'Expérience, jusqu'à Buenos Aires, dix fortes femmes bien décidées à vivre en pratique leur idéal. Elles croiseront du beau monde, Bakounine, Malatesta, Louise Michel et des communards exilés.

Le site de l'auteur >> ici 

 

lundi 3 février 2025

absinthe. page 118. Déchéance d'un homme

A de pareils instants, ce qui naturellement me venait à l'esprit remontait à mes années de collège : c'était l'image de ces quelques autoportraits qualifiés de fantomatiques par Takeichi. De grandes oeuvres disparues. Elles s'étaient perdues lors de mes déménagements successifs, mais j'ai le sentiment que c'étaient sans aucun doute des réalisations d'une grande qualité. Et même si par la suite je me suis risqué à toutes sortes de tentatives artistiques, ce que je faisais était loin, bien loin de valoir les chefs-d'oeuvre restés dans ma mémoire : j'ai toujours eu l'impression d'avoir le coeur vide, tant me torturait une lancinante sensation de perte.
Un restant d'absinthe...
C'est ainsi que, dans le fond de mon coeur, prit forme le sentiment d'une perte définitive. Quand on parlait de peinture, je croyais voir devant mes yeux clignoter les reflets de ce restant d'absinthe, et je me tortillais, tenaillé par l'impatience de montrer ces oeuvres à cette femme, afin de faire reconnaître mon talent.

Dazai Osamu, Déchéance d'un homme, Les Belles lettres, 2024. (traduction et présentation par Didier Chiche)





Dazai Osamu (1909-1948)

jeudi 6 juillet 2023

absinthe. page 101. La claire fontaine

Au soir, Courbet eut de la fièvre. Il était agité. Il écrivit à Castagnary une lettre confuse. Il y lâchait la bonde à ses inquiétudes et s'ouvrait de l'impression qu'il avait parfois d'être suivi. Il se fit même la surprise d'écrire :" Je crains que mon beau-frère soit de la police secrète et qu'il soit spécialement chargé de me surveiller". Le lendemain, un docteur vint à Bon-Port pour regarder tout ça. Les écorchures et la plaie à la jambe étaient bénignes. En revanche le ventre, le pouls, le souffle, la couleur de l'urine, ne disaient rien de bon. Le docteur Duler fit au peintre des recommandations de repos, de tempérance, mais ce fut à Morel, ayant compris le fonctionnement de la maison, qu'il confia ses craintes. Si c'est le foie, comme je le pense, voilà monsieur mal engagé. Il lui faut changer de vie, du tout au tout, vous comprenez. Diminuez le vin et supprimez l'absinthe. Je vais vous faire une ordonnance. Je reviendrai le voir.

 

David Bosc, La claire fontaine, éditions Verdier, 2013.



David Bosc (1973)

 

C'est avec un entretien pour l'(excellente) revue Ballast que j'ai découvert cet écrivain. J'ai emprunté La claire fontaine à la bibliothèque (malheureusement ils n'ont que ce seul livre en catalogue),et j'ai été enchanté de sa lecture.

Courbet, c'est bien sûr le peintre, Gustave de son prénom.


mardi 14 septembre 2021

absinthe. page 48. Yeruldelgger

Mais ce qui apaisait Yeruldelgger plus que tout, quand il rejoignait Solongo, c'était le jardin qu'elle avait créé devant, entre la yourte et la prairie. Dans cette ville de pierre et de poussière qui devenait aujourd'hui de verre et de béton, dans ce pays qui avait coupé tant d'arbres qu'il en avait inventé des déserts, Solongo avait fait de son carré de terre un jardin de verdure. Elle avait planté un tilleul et un pin, et Yeruldelgger lui avait offert un bouleau blanc. Elle avait planté du thym, un églantier et un rhododendron, et Yeruldelgger lui avait offert un plant de rhubarbe. Elle avait choisi un myrtillier, un groseillier, et lui une potentille. Elle une absinthe, de la gentiane et des géraniums, et lui des asters. Dernièrement encore,elle avait planté un jeune mélèze et un pin d'écosse, et Yeruldelgger lui avait offert trois jeunes peupliers. Le jardin de Solongo était devenu si beau que les passants, en apercevant les fleurs et les feuillages par dessus la balustrade en bois, pensaient que l'endroit était un monastère.

 

Ian Manook, Yeruldegger, Le livre de Poche ; première parution Albin Michel, 2013.


Ian Manook (1949)

de son vrai nom, Patrick Manoukian.

On peut retrouver ce commissaire mongol, Yeruldelgger, dans deux autres aventures : Les temps sauvages, puis La mort nomade.

mardi 1 décembre 2020

absinthe. page 38. Les corps brisés

Alexandre Ladoux badge. Il actionne une porte blindée, au chambranle métallique. Bruit d'ouverture automatique. Puis, clac feutré. L'aide-soignant n'est pas bavard. Sarah se laisse bercer par le silence, ponctué par le bruit de succion de ses chaussures en plastique sur le linoléum vert.

Autour d'eux, des murs de béton. A mesure qu'ils s'éloignent de l'entrée, les lieux changent. Les distances à parcourir semblent interminables. Peut-être cette impression est-elle due à la lumière des néons, à la couleur uniforme du linoléum vert lichen, des murs absinthe.

Le dédale de couloirs s'achève sur une nouvelle porte, immense et noire. Sarah remarque son aspect lugubre :

- On n'a pas rendez-vous là-dedans, j'espère ?

- Non.

Elsa Marpeau, Les corps brisés, série noire Gallimard, 2017.

 


(1975)

Romancière et scénariste.

dimanche 3 mai 2020

absinthe. page 179. L'homme aux lèvres de saphir

Isidore est attablé près d'un poêle, le cou et le bas de la figure mangés par une grosse écharpe bleue. Il relit, un crayon à la main, une liasse de feuilles noircies d'écriture.
- Henri ! Quelle surprise ! Comment vas-tu ? Cette blessure ...?
Ils s'embrassent par-dessus la table. Comme Pujols s'attarde un peu dans le cou du poète, Isidore le repousse doucement et zyeute en douce du côté du comptoir, où un serveur cause à mi-voix avec un client.
 - Tu prends quelque chose ? Je suis en fonds. Monsieur Darasse m'a versé hier l'obole de mon père. Je vais pouvoir porter mes deux premières parties à  l'imprimeur.
Pujols fait un signe au garçon et lui commande une absinthe.
- C'est ton traité du renoncement que tu veux faire imprimer ? Tu persistes à te déclarer vaincu sans avoir livré bataille ?
Isidore secoue la tête et range ses feuillets dans sa chemise en carton.
- Nous en avons déjà parlé d'abondance. Nous ne tomberons pas d'accord là-dessus. A quoi bon ?
On apporte l'absinthe, et Pujols s'absorbe un moment dans le filtrage méticuleux de la liqueur à travers le morceau de sucre.


Hervé Le Corre, L'homme aux lèvres de saphir, Rivages/Noir, 2004.





Hervé Le Corre (1955)

Ouvrages publiés à la Série Noire, et depuis Cet homme aux lèvres de saphir, chez Rivages.
ps : Isidore, c'est bien sûr, le comte de Lautréamont !

dimanche 19 mai 2019

absinthe. page 39. Amère volupté

Spoon est rentré au moment où je me démaquillais de retour de mon travail. J'étais en train d'enlever mes faux cils semblables à des ailes. Il vocifère en se cognant violemment contre tous les objets qu'il rencontre.
Il est ivre.
Je me lève du lit pour aller lui chercher un grand verre d'eau. Je précise que je ne le faisais pas pour manifester quelque tendre compréhension à l'égard de l'ivrogne qui perturbait ma vie. Je savais déjà parfaitement ce que pouvait être la vie avec Spoon.
- Bois ça. Dépêche-toi de te dessaouler.
Son blouson de cuir dégage une odeur de gin et d'absinthe bon marché qui pique mon nez.
- Qu'est-ce que tu pues, Spoon.
- Oh, ta gueule, sale garce !
 M'arrachant le verre de la main, il le jette brutalement par terre. Un morceau de verre, en rebondissant, blesse ma joue. Il hurle en m'étranglant.
- T'as dit que je puais. Dis-le, comment je schlingue, hein. Allez, dis voir !
- Je vais te le dire... Lâche-moi... Tu veux me tuer ou quoi ?

Eimi Yamada, Amère volupté, Picquier, 1992.
(traduit du japonais par Jacques Lévy)



YAMADA Eimi (1959)

Malheureusement trop peu (quatre nouvelles) de textes traduits en français...

dimanche 12 août 2018

absinthe. page 80. Djamilia

Nous rentrâmes tard de la gare. Djamilia allait devant. Et la nuit était une splendeur. Qui ne connaît pas les nuits d"août avec leurs étoiles lointaines à la fois, et proches, extraordinairement brillantes ! Chaque petite étoile est en vue. En voilà une, comme engivrée sur ses bords, qui n'est que scintillation de petits rayons glacés, du ciel sombre elle regarde notre terre avec un naïf étonnement. Nous roulions dans le défilé, et moi je la regardais là-haut longuement. C'était avec plaisir que les chevaux trottaient vers l'écurie, sous les roues le cailloutis grinçait. Le vent de la steppe, apportait un amer pollen d'absinthes en fleur, un à peine perceptible  aromate d'orge mûre, refroidi ; et tout cela, se mêlant à l'odeur du goudron et des harnais des chevaux en sueur, vous faisait un peu tourner la tête.

Tchinghiz Aïtmatov, Djamilia, Folio, 2001.
(traduit du kirghiz par A. Dimitrieva et L. Aragon)

Tchinghiz Aïtmatov (1928-2008)
Il a d'abord écrit en kirghize, puis il le fera en russe.
Peu d'ouvrages disponibles en traduction française. Toutefois deux romans chez le Temps des cerises.

jeudi 1 mars 2018

absinthe. page 140. Bartleby et compagnie

Ce fut longtemps l'aspiration d'Oscar Wilde, exprimée dans La Critique créatrice, que de "ne rien faire du tout, ce qui est la chose la plus difficile au monde, la plus difficile et la plus intellectuelle".
A Paris, où il passa les deux dernières années de sa vie, c'est un sentiment d'anéantissement moral absolu qui lui aura permis de réaliser son vieux rêve de ne rien faire. En effet, durant les deux dernières années de sa vie, Wilde n'écrivit pas, ayant résolu de cesser à jamais de le faire, pour connaître d'autres plaisirs, connaître les joies sages de l'inaction, se consacrer exclusivement à la paresse et à l'absinthe. Celui qui avait traité le travail de "malédiction des classes buveuses" fuyait maintenant la littérature comme la peste et se mettait à la promenade, à la boisson, voire, avec une certaine fréquence, à la contemplation pure et dure.

Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie, Christian Bourgois éditeur, 2002.
(traduit de l'espagnol par Eric Beaumatin)



 Enrique Vila-Matas, né en 1948


(photo Ulf Andersen)

lundi 10 juillet 2017

absinthe. page 396. Une femme seule

Ils avaient des projets ensemble désormais. Francis attendait que sa demande de mutation à la section de recherches de Dijon soit officiellement acceptée. MArianne, de son côté, voulait quitter la région et acheter une propriété. Ce serait donc en Bourgogne. Elle avait déjà repéré un relais équestre, dans une vallée vallonnée et verdoyante, où ses chevaux, Joyce et Siddy, pourraient se sentir à leur aise. Alambra était mort un des premiers jours du printemps, un jour de pluie triste comme un dimanche de Toussaint.
Francis se surprenait à croire qu'il pourrait maintenir cette femme dans la perspective d'une vie plus douce. Et qu'elle retrouverait le goût d'écrire.
- Allez, quoi... Racontez-moi ! supplia Sylvie d'un ton amusé, en débouchant une bouteille d'absinthe rapportée de son dernier voyage en Espagne.

Marie Vindy, Une femme seule, Fayard noir, 2012.





Marie Vindy, née en 1972.
actualités sur le site de l'écrivaine : marievindy.overblog.com


vendredi 30 décembre 2016

absinthe. page 11. Joy et Joan

- C'est une esclave, me dit-il à l'oreille. Elle m'appartient. J'ai le droit de vie et de mort sur elle. A partir de ce soir, tu pourras en disposer, la traiter comme bon te semble, lui ordonner tout ce qui te passe par la tête. Elle est totalement soumise et ne craint pas la douleur. En vérité, elle recherche la souffrance et l'humiliation... comme tous les esclaves... Je l'ai appelée Millarca.
J'imaginais la jeune femme livrée à mes caprices et imperceptiblement j'allongeais ma jambe contre la sienne. Millarca a relevé les yeux, l'espace d'un éclair.
- Montre-toi ! lui a ordonné Bruce.
Elle s'est tournée et a relevé sa jupe. J'ai aperçu, dans la lumière absinthe de la limousine secouée par la tempête, la croupe creusée, souple, qui laissait entrevoir le sexe nu. Les hanches osseuses et les fesses musclées formaient un contraste émouvant.

Joy Laurey, Joy et Joan, France Loisirs, 1983.

Joy Laurey est le pseudo de l'écrivain Jean-Pierre Imbrohoris (1943-1993), qui décède dans un accident de voiture.

mardi 8 mars 2016

absinthe. page 439. L'espoir

Un officier fit tourner le tambour de la porte avec un éclat de miroir à alouettes sur le jour de novembre, et entra :
- Le feu reprend partout. Ca vient par ici.
- On l'éteindra, dit une voix.
- Facile à dire ! Rue San-Magros, rue Martin de Los Hijos...
- Avenue Urqijo...
- L'hospice de San-Geronimo, l'hôpital San-Carlos, les maisons autour du Palace...
D'autres officiers entrèrent. Le tambour de la porte poussa dans le café une odeur de pierre brûlante.
- L'hôpital de la Croix-Rouge...
- Le marché San-Miguel...
- On a éteint déjà une partie. San-Carlos et San-Geronimo, c'est fini.
- Qu'est-ce qu'on entend ? Les antiaériens ?
- Garçon, une absinthe, dit le compagnon de Moreno, un chevelu ravagé.
- Je ne sais pas. Je ne crois pas.
- Ce sont des shrapnells, dit l'offcier entré le dernier. Sur la place d'Espagne, ça tombe tant que ça peut. Mais, à Guadarrama, ils ne passent pas.


André Malraux, L'espoir, Gallimard, collection Folio plus, 1996.



André Malraux (1901- 1976)
L'espoir paru en décembre 1937.
 

lundi 22 février 2016

absinthe. page 112. Les jours et les nuits

Nosocome avait pendu sous un globe une paille horizontale à une soie de cocon, et vérifié que l'approche d'une chaleur animale ne déplaçait pas assez l'air inclus pour une libration. Sengle distant de plusieurs mètres obtenait des déclinaisons par un regard peu prolongé.
Sengle joua aux dés un jour, dans un bar, contre Severus Altmensch, au premier quinze. Il amena trois fois cinq, cinq et cinq. Et il prit plaisir à annoncer à Severus les points invraisemblables qu'il percevait tournoyer, avant leur sortie de l'opacité du cornet. Et, le second coup, déjà un peu ivre d'absinthes et cocktails, il jeta cinq, quatre... Le bourgeoisisme idiot de Severus ricanait ; et SIX. Personne ne joua plus aux dés avec lui, car il dépouillait de sommes considérables.

Alfred Jarry, Les jours et les nuits, Gallimard, collection L'Imaginaire, 1981.


Alfred Jarry (1873-1907)
7 rue Cassette, où il s'installa en 1897.
Aux côtés d'Alfred Vallette, directeur du Mercure de France
(photos extraites du site http://www.patafisica.it)
 

mercredi 13 janvier 2016

absinthe. page 166. Une plaie ouverte

Manon avait longtemps espéré Dana. Une lettre, un message, un signe. Elle s'était résignée. Les années avaient fait le reste.
Marceau savait la patience. Il lui fallait Manon, mais il attendait. Il l'avait possédée sur le ventre de cent putains. Toujours plu sbasses. Celles des maisons huppées comme celles des bordels à quinquet, des chambres d'abattage et des bouics à bidet. Les passes furtives, les bouches hâtives, les saillies sous les porches. Il avait tout pris. Les brûlantes, les glacées, les absentes, les écroulées, les buveuses d'absinthe, les éthéromanes, les piquées et les poivrardes, les syphilitiques et les tubardes. Et Manon dans chacune d'elles. Avilie, souillée. Il rentrait au matin, écoeuré, la mort dans l'âme, sans comprendre qu'il se punissait.
Pour descendre toujours, il la prenait en songe davant leurs cafés, à même la table, dans les éclats de porcelaine. Son reflet dans les miroirs ne laissant rien paraître de ses pensées.
Un soir cappucino, elle était venue d'elle-même. Distante. Par lassitude, pour trouver l'oubli ou tromper son propre corps. Elle avait peu donné. Se gardant de recevoir. Pas plus offerte à Marceau qu'aux mauvais peintres. Elle en lui laissait pas l'illusion qu'il l'avait eu.

Patrick Pécherot, Une plaie ouverte, Gallimard, collection Série noire, 2015.


Patrick Pécherot, né en 1953.
( photo Catherine Hélie)
 
actualités sur le site de l'écrivain : pecherot.com
 

jeudi 24 septembre 2015

absinthe. page 127. Les paradis aveugles

Nous dînâmes à même le trottoir, au coin de notre rue. Le repas à peine achevé, ma mère fut prise d'un malaise et se précipita vers la bouche d'égout la plus proche, où elle vomit violemment.
"Hàng, va vite chercher tante Vi !"
Je m'exécutai sans plus tarder.
"Tante Vi, tante Vi ! Vite ! Maman se sent mal !" criai-je en cognant à sa porte.
Quand nous l'eûmes retrouvée, ma mère était entourée d'une voisine et de ses quatre enfants. Tante Vi la prit entre ses bras et la traîna jusqu'à la maison. Après avoir fait brûler des branches d'absinthe, elle piqua les points sensibles de son corps avec les bouts incandescents des brindilles, puis lui massa la tête avec un baume tout en tirant sur ses cheveux par petites saccades. Finalement, ma mère reprit connaissance.
"J'ai eu un petit refroidissement, n'est-ce pas ?
- C'est le froid, la faim, les soucis... Il faut vous ménager", dit le voisine.
Ma mère lui serra la main en pleurant.
"Ma pauvre Hàng !" geignit-elle, le visage ravagé, les yeux noyés de larmes.

Duong Thu Huong, Les paradis aveugles, Sabine Wespieser éditeur, 2012.
(traduit du vietnamien par Phan Huy Duong)


 Duong Thu Huong, née en 1947

Ses romans furent d'abord publiés aux éditions Des Femmes, aux éditions Pḧilippe Picquier, et désormais chez Sabine Wespieser.

lundi 26 janvier 2015

absinthe. page 59. Mystère rue des Saints-Pères

Il retourna dans la librairie. Victor le suivit, intrigué.
-  J'aimerais que tu fasses passer un encart publicitaire dans les pages du Passe-partout. Le prix est peu élevé, cela aide le journal et produit de bons résultats pour l'annonceur.
-  C'est ce qu'on appelle forcer la main ou je ne m'y connais pas, grogna Victor. D'accord, je vais te rédiger un texte. Combien de lignes ?
-  Oh, court, le plus court possible. Vois-tu, j'ai une grande envie de concision.
-  C'est comme pour tes nouvelles de première page, alors.
-  Mais oui, les tartines c'est du vent ! Que veut l'homme de la rue ? Du sensationnel qui le prenne aux tripes, de la vulgarisation scientifique qui lui donne l'illusion d'être savant, des feuilletons découpés en épisodes qui le fassent rêver à l'heure de l'absinthe, des réclames qui lui chatouillent le nerf olfactif. Un de mes collègues a eu ce mot génial : "Ayons le courage d'être bête."
-  La plupart des journalistes n'ont pas besoin de se forcer, ils sont idiots de naissance, marmotta Kenji en allant accueillir un client.
Marius éclata de rire.
-  M. Kenji Mori n'a guère de sympathie pour moi, on dirait !


Claude Izner, Mystère rue des Saints-Pères, 10/18, 2003.



Claude Izner

Claude Izner : sous ce pseudonyme se cachent en réalité deux sœurs, Laurence Lefèvre et Liliane Korb, qui écrivent ensemble depuis plus de dix ans.
Liliane Korb (1940), a d’abord exercé le métier de chef monteuse avant de devenir bouquiniste sur la rive droite. Elle a participé à l’écriture de plusieurs spectacles audiovisuels et pièces de théâtre.
Laurence Lefèvre (1951), devient bouquiniste en même temps que sa sœur dans les années 1970. Parallèlement à son métier de libraire elle écrit des romans pour adultes dont l’un recevra le prix de la société des gens de lettre en 1977.
Claude Izner est l’auteur d’une série publiée aux éditions 10-18 dans la collection grands détectives : Les Enquêtes de Victor Legris. La série comprend 12 livres, et débute avec ses Mystères rue des Saints-Pères.
Compte-tenu que ses aventures se déroulent dans les années 1890, il n'est pas étonnant que dans chaque volume, l'absinthe apparaisse :
- volume n°2 : aux pages 64 ("Ferdinand, tu devrais pas toucher à la verte, ça vous bouffe de l'intérieur, cette saleté-là, et on peut plus s'en passer, jusqu'à ce qu'on devienne maboul") et 162 ("Les becs de gaz du boulevard Saint-michel éclairaient de leur lumière ambrée une foule affairée d'étudiants sans le sou, de professeurs sans élèves, de bohèmes de tout poil dérivant vers les terrasses des cafés où régnait la déesse du rêve et de l'oubli, l'absinthe").
- volume n°3 : à la page 83 ("Il déambula le long des cafés où les artistes et les noceurs célébraient une commune victoire sur l'ennui à grands renforts de bière et d'absinthe").
- volume n°4 : aux pages 76 ("Monsieur le photographe, t'as l'estomac vide... tu veux un remontant ? Une lampée d'absinthe de Pontarlier ?"), 156 ("C'était l'heure où la fée verte effaçait les détresses en distillant son venin dans le sang de ses fidèles") et 223 ("Il ne put résister à l'envie d'acheter deux saucisses à une grosse femme moustachue qui insista pour lui verser une lampée d'absinthe de Pontarlier").

annexe :
- site personnel des auteurs.

lundi 29 décembre 2014

absinthe. page 83. La grande grève

Détras et Janteau, dès leur arrivée dans la colonie, furent dirigés sur le pénitencier-dépôt, où ils demeurèrent cinq mois, puis sur Bouraké, au nord-ouest du chef-lieu. C'est un point du littoral désagréable, à cause des marécages et de l'abondance des moustiques, ceux-là engendrant ceux-ci. Les deux compagnons furent employés à des travaux de dessèchement, sous la direction du surveillant Carmellini. Celui-ci, une parfaite brute, se fût déplu à Bouraké sans cette circonstance que la majoration des dépenses sur les états qu'il dressait lui rapportait un boni appréciable. Aussi les travaux traînaient-ils en longueur. Carmellini en était quitte pour noyer son ennui dans des flots d'absinthe.
Lorsque Carmellini était ivre, ce qui commençait à se produire à la sixième absinthe, il devenait effrayant. Toutes les ardeurs de sa nature corse, cette nature qui peut être héroïque ou monstrueuse, se déchaînaient en tempête. Malheur, en ce cas, au condamné dont la tête ne lui revenait pas !

Charles Malato, La grande grève, Le goût de l'être/encrage, 2009.



Charles Malato (1857 - 1938),
écrivain ; publiciste ; militant libertaire ; franc-maçon. 
Son roman, La grande grève, paru la première fois en 1905.
 Ce « roman social », inspiré par des événements historiques, présente l’agitation ouvrière, d’inspiration anarchiste, dans la région minière de Montceau-les-Mines, de 1882 à 1899, et les mouvements de grèves qui ont lieu de 1899 à 1901. Roman "choral", puisqu'il y a plusieurs héros. Roman d'esprit "feuilletonesque" qui mêle à la fois engagement, histoire, aventure.
 

vendredi 7 novembre 2014

absinthe. page 29. Petits déjeuners avec quelques écrivains célèbres

A votre place, voici ce que je ferais, m'expliqua-t-il avec une certaine sollicitude, attirant mon attention, sur deux lieux en particulier - et en lesquels, effectivement, je me rendrais, ne pouvant m'empêcher pour l'un deux (le cloître du musée des Augustins, si vous connaissez, avec son potager central), d'imaginer sa silhouette se promenant parmi les radis, les bettes, les artichauts, les laitues d'un vert tendre, les fraisiers, et puis la mélisse, la marjolaine, la chélidoine, la lavande ou, tenez ce soupçon d'estragon, et je ne dis rien du petit air circonspect qu'il avait bien dû afficher en se penchant au-dessus des pousses d'hysope. Une absinthe, pénultième avant la sortie, dresserait son existence vaguement menaçante, tempérée par un buis rond, protecteur et bonhomme ; et je n'oublie pas le point d'orgue sur l'hellébore.

Christine Montalbetti, Petits déjeuners avec quelques écrivains célèbres, P.O.L, 2008.



Tous ses ouvrages, depuis son premier, Sa fable achevée, Simon sort dans la bruine, en 2001, sont publiés aux éditions P.O.L

jeudi 23 octobre 2014

absinthe. page 240. La condition pavillonnaire

A ton retour, tu relisais tes notes, ouvrais le dictionnaire et attendais que vienne la bonne association entre les mots. Au début, cela t'excita, tutoyer la Beauté. Mais après cinq poèmes reliés en un petit livret, tu trouvas que c'était un piètre usage de ta nouvelle liberté que de rester assise des heures à un bureau. Il était déjà tard. Tu cliquais sur Internet pour voir la météo. Relevais ta boîte mail. Parce que le mot tant attendu, le mot charmant, le mot précis qui ferait résonner la musique des phrases tout en s'articulant à une idée nouvelle, ce mot-là ne se montrait jamais. Dans ton anthologie Gallimard, tu voyais les grands écrivains parvenir à cette harmonie mystérieuse, leurs phrases se dirigeant à pas tranquilles vers leur fin, provoquant une émotion sûre, sans que rien de laborieux n'apparaisse. Tandis que toi, tes poèmes boitaient, ils étaient heurtés, sans facilité. Évidemment, dans le temps, tous ces bonhommes maudits, c'était l'absinthe qui les guidait, non les heures des repas à préparer.

Sophie Divry, La condition pavillonnaire, Noir sur blanc, 2014.


Sophie Divry, née en 1979, dont La condition pavillonnaire est le troisième livre publié.