dimanche 3 mai 2020

absinthe. page 179. L'homme aux lèvres de saphir

Isidore est attablé près d'un poêle, le cou et le bas de la figure mangés par une grosse écharpe bleue. Il relit, un crayon à la main, une liasse de feuilles noircies d'écriture.
- Henri ! Quelle surprise ! Comment vas-tu ? Cette blessure ...?
Ils s'embrassent par-dessus la table. Comme Pujols s'attarde un peu dans le cou du poète, Isidore le repousse doucement et zyeute en douce du côté du comptoir, où un serveur cause à mi-voix avec un client.
 - Tu prends quelque chose ? Je suis en fonds. Monsieur Darasse m'a versé hier l'obole de mon père. Je vais pouvoir porter mes deux premières parties à  l'imprimeur.
Pujols fait un signe au garçon et lui commande une absinthe.
- C'est ton traité du renoncement que tu veux faire imprimer ? Tu persistes à te déclarer vaincu sans avoir livré bataille ?
Isidore secoue la tête et range ses feuillets dans sa chemise en carton.
- Nous en avons déjà parlé d'abondance. Nous ne tomberons pas d'accord là-dessus. A quoi bon ?
On apporte l'absinthe, et Pujols s'absorbe un moment dans le filtrage méticuleux de la liqueur à travers le morceau de sucre.


Hervé Le Corre, L'homme aux lèvres de saphir, Rivages/Noir, 2004.





Hervé Le Corre (1955)

Ouvrages publiés à la Série Noire, et depuis Cet homme aux lèvres de saphir, chez Rivages.
ps : Isidore, c'est bien sûr, le comte de Lautréamont !

mercredi 1 avril 2020

absinthe. page 147. Louise Michel la canaque

Ramassé sur son encolure, cravachant sans trêve, le surveillant n'ose même pas lâcher quelques secondes les rênes pour éponger la sueur qui poisse sous la visière de son képi. A chaque instant, une sagaie ou une hache de jade vert risque de fuser d'entre les niaoulis silencieux, appesantis sous la chape solaire. Ou une balle, puisqu'il paraît qu'ils ont des fusils, à présent ? Nouvelle aussi incroyable que d'apprendre : ils montent à cheval. Le froissement d'un oiseau qui s'envole, le cri d'un grillon ou d'un rat d'eau glace le coeur de l'homme ; arriver à Teremba, y arriver coûte que coûte ! Voici le clocher de l'église où la dévote madame Agnès va entendre la grand-messe chaque dimanche. Et où le gouverneur, ami des francs-maçons, refuse de pénétrer. Voici le bâtiment officiel où l'on accueille les délégations indigènes, ses murs de torchis rouge et son toit fleuri, sur la baie d'Ourail.
Et voici le poste à double enceinte :
- Le lieutenant Vanauld, vite, vite !
Il a bousculé le factionnaire, il bondit dans le bureau du chef d'arrondissement, gradé encore jeune, plongé dans un livre de mathématiques. Derrière lui, deux sabres en panoplie ; devant lui, un flacon d'absinthe. Il n'en offrira pas au courrier après l'avoir écouté.
- Réunion immédiate des sous-officiers.



Françoise d'Eaubonne, Louise Michel la canaque, Encre, 1985.



Françoise d'Eaubonne (1920-2005)

Fille de militants anarcho-syndicalistes, Françoise d'Eaubonne fut résistante à Toulouse, membre du Parti communiste jusqu'en 1957 et signataire du Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie. Proche de Violette Leduc, de Nathalie Sarraute, de Simone de Beauvoir, elle devint membre de mouvements féministes dès les années soixante : signataire du manifeste des 343 salopes, cofondatrice du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR) en 1971, secrétaire de rédaction au Fléau social (1971) et à L'Internationale (1977), membre du Mouvement de libération des femmes, Françoise d'Eaubonne a publié de nombreux essais féministes, ainsi que des romans et des biographies (sur Germaine de Staël, Verlaine, Rimbaud, Balzac, Chopin, Liszt, Emily Brontë, Isabelle Eberhardt, Jiang Quing, Louise Michel).
Elle a déposé ses archives auprès de l'IMEC.

dimanche 22 mars 2020

absinthe. Les arts viscéraux

RYTHME !
Arrache ma langue !
Change-la en lumière en cravache
En knouts baveux
Plonge-la dans tes mississipiques
Ne l'en ressors que battante
                fouettante
                nuitamment inondante
Dans l'alcool noie-la
Dans l'absinthe
Sans cascades
Celle des fous de malheur
Des femmes aux lèvres mortes
Rends-moi ma langue
Entre mes dents plante-la
Serre
Visse
Amour de langue
Langue énergumène
Démente mouillée écarlate
Bannière d'époumonement
Mère de mes chants
d'enfant sauvage


C'est un extrait du livre Les arts viscéraux, publié par Christian Bourgois en 1975, et republié par L'Éther Vague en 1994 (cette dernière maison d'édition n'existant plus).



C'est dans une anthologie de poésie que j'ai découvert ce texte, et cet écrivain.





Marcel Moreau (1933)
Photo : J.-C. Leroy (site tiensetc.org)

jeudi 13 février 2020

absinthe. page 126. Dans la dèche à Paris et à Londres

Une vingtaine de personnes s'entassaient dans la petite salle carrelée envahie par la fumée du tabac. Le bruit était assourdissant, car chacun s'égosillait pour se faire entendre ou s'évertuait à pousser la goualante. On n'entendait, durant un certain temps, qu'un brouhaha indistinct, puis tout à coup les voix s'unissaient pour entonner un refrain connu - La Marseillaise, L'Internationale, La Madelon ou Les Fraises et les framboises. Azaya une grosse paysanne lourdasse qui travaillait quatorze heures par jour dans une verrerie, chantait quelque chose comme "Il a perdu ses pantalons, tout en dansant le charleston". Et son amie Marinette, une petite Corse noiraude farouchement attachée à sa vertu, entamait une danse du ventre, les genoux obstinément serrés. Les époux Rougier allaient et venaient, essayant de resquiller un verre et de placer une histoire longue et embrouillée à propos d'un lit qu'on leur avait volé un jour. R..., cadavérique et muet, restait dans son coin à s'imbiber méthodiquement. Charlie, fin saoul, évoluait à travers la salle d'un pas moitié dansant moitié titubant, un verre de pseudo-absinthe dans sa main grasse, pinçant la poitrine de femmes et déclamant de la poésie.

George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, 10/18, 2001.
(traduit de l'anglais par Michel Pétris)




George Orwell (1903-1950)

C'est entre 1927 et 1930 que celui qui s'appelle encore Eric Blair explore les bas-fonds londoniens et vit à Paris (pour y écrire).
Le livre est paru en 1933 sous le nom de George Orwell.
(première traduction française sous le titre La vache enragée en 1935 aux éditions Gallimard).

dimanche 19 mai 2019

absinthe. page 39. Amère volupté

Spoon est rentré au moment où je me démaquillais de retour de mon travail. J'étais en train d'enlever mes faux cils semblables à des ailes. Il vocifère en se cognant violemment contre tous les objets qu'il rencontre.
Il est ivre.
Je me lève du lit pour aller lui chercher un grand verre d'eau. Je précise que je ne le faisais pas pour manifester quelque tendre compréhension à l'égard de l'ivrogne qui perturbait ma vie. Je savais déjà parfaitement ce que pouvait être la vie avec Spoon.
- Bois ça. Dépêche-toi de te dessaouler.
Son blouson de cuir dégage une odeur de gin et d'absinthe bon marché qui pique mon nez.
- Qu'est-ce que tu pues, Spoon.
- Oh, ta gueule, sale garce !
 M'arrachant le verre de la main, il le jette brutalement par terre. Un morceau de verre, en rebondissant, blesse ma joue. Il hurle en m'étranglant.
- T'as dit que je puais. Dis-le, comment je schlingue, hein. Allez, dis voir !
- Je vais te le dire... Lâche-moi... Tu veux me tuer ou quoi ?

Eimi Yamada, Amère volupté, Picquier, 1992.
(traduit du japonais par Jacques Lévy)



YAMADA Eimi (1959)

Malheureusement trop peu (quatre nouvelles) de textes traduits en français...

dimanche 12 août 2018

absinthe. page 80. Djamilia

Nous rentrâmes tard de la gare. Djamilia allait devant. Et la nuit était une splendeur. Qui ne connaît pas les nuits d"août avec leurs étoiles lointaines à la fois, et proches, extraordinairement brillantes ! Chaque petite étoile est en vue. En voilà une, comme engivrée sur ses bords, qui n'est que scintillation de petits rayons glacés, du ciel sombre elle regarde notre terre avec un naïf étonnement. Nous roulions dans le défilé, et moi je la regardais là-haut longuement. C'était avec plaisir que les chevaux trottaient vers l'écurie, sous les roues le cailloutis grinçait. Le vent de la steppe, apportait un amer pollen d'absinthes en fleur, un à peine perceptible  aromate d'orge mûre, refroidi ; et tout cela, se mêlant à l'odeur du goudron et des harnais des chevaux en sueur, vous faisait un peu tourner la tête.

Tchinghiz Aïtmatov, Djamilia, Folio, 2001.
(traduit du kirghiz par A. Dimitrieva et L. Aragon)

Tchinghiz Aïtmatov (1928-2008)
Il a d'abord écrit en kirghize, puis il le fera en russe.
Peu d'ouvrages disponibles en traduction française. Toutefois deux romans chez le Temps des cerises.

jeudi 1 mars 2018

absinthe. page 140. Bartleby et compagnie

Ce fut longtemps l'aspiration d'Oscar Wilde, exprimée dans La Critique créatrice, que de "ne rien faire du tout, ce qui est la chose la plus difficile au monde, la plus difficile et la plus intellectuelle".
A Paris, où il passa les deux dernières années de sa vie, c'est un sentiment d'anéantissement moral absolu qui lui aura permis de réaliser son vieux rêve de ne rien faire. En effet, durant les deux dernières années de sa vie, Wilde n'écrivit pas, ayant résolu de cesser à jamais de le faire, pour connaître d'autres plaisirs, connaître les joies sages de l'inaction, se consacrer exclusivement à la paresse et à l'absinthe. Celui qui avait traité le travail de "malédiction des classes buveuses" fuyait maintenant la littérature comme la peste et se mettait à la promenade, à la boisson, voire, avec une certaine fréquence, à la contemplation pure et dure.

Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie, Christian Bourgois éditeur, 2002.
(traduit de l'espagnol par Eric Beaumatin)



 Enrique Vila-Matas, né en 1948


(photo Ulf Andersen)

dimanche 14 janvier 2018

absinthe. page 5. Le cri du peuple - Les heures sanglantes





ps : n'ayant pas lu le roman de Jean Vautrin (Le cri du peuple, Grasset, 1998) je ne sais si le terme y apparaît...


Jacques Tardi (1946)