dimanche 22 mars 2020

absinthe. Les arts viscéraux

RYTHME !
Arrache ma langue !
Change-la en lumière en cravache
En knouts baveux
Plonge-la dans tes mississipiques
Ne l'en ressors que battante
                fouettante
                nuitamment inondante
Dans l'alcool noie-la
Dans l'absinthe
Sans cascades
Celle des fous de malheur
Des femmes aux lèvres mortes
Rends-moi ma langue
Entre mes dents plante-la
Serre
Visse
Amour de langue
Langue énergumène
Démente mouillée écarlate
Bannière d'époumonement
Mère de mes chants
d'enfant sauvage


C'est un extrait du livre Les arts viscéraux, publié par Christian Bourgois en 1975, et republié par L'Éther Vague en 1994 (cette dernière maison d'édition n'existant plus).



C'est dans une anthologie de poésie que j'ai découvert ce texte, et cet écrivain.





Marcel Moreau (1933)
Photo : J.-C. Leroy (site tiensetc.org)

jeudi 13 février 2020

absinthe. page 126. Dans la dèche à Paris et à Londres

Une vingtaine de personnes s'entassaient dans la petite salle carrelée envahie par la fumée du tabac. Le bruit était assourdissant, car chacun s'égosillait pour se faire entendre ou s'évertuait à pousser la goualante. On n'entendait, durant un certain temps, qu'un brouhaha indistinct, puis tout à coup les voix s'unissaient pour entonner un refrain connu - La Marseillaise, L'Internationale, La Madelon ou Les Fraises et les framboises. Azaya une grosse paysanne lourdasse qui travaillait quatorze heures par jour dans une verrerie, chantait quelque chose comme "Il a perdu ses pantalons, tout en dansant le charleston". Et son amie Marinette, une petite Corse noiraude farouchement attachée à sa vertu, entamait une danse du ventre, les genoux obstinément serrés. Les époux Rougier allaient et venaient, essayant de resquiller un verre et de placer une histoire longue et embrouillée à propos d'un lit qu'on leur avait volé un jour. R..., cadavérique et muet, restait dans son coin à s'imbiber méthodiquement. Charlie, fin saoul, évoluait à travers la salle d'un pas moitié dansant moitié titubant, un verre de pseudo-absinthe dans sa main grasse, pinçant la poitrine de femmes et déclamant de la poésie.

George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, 10/18, 2001.
(traduit de l'anglais par Michel Pétris)




George Orwell (1903-1950)

C'est entre 1927 et 1930 que celui qui s'appelle encore Eric Blair explore les bas-fonds londoniens et vit à Paris (pour y écrire).
Le livre est paru en 1933 sous le nom de George Orwell.
(première traduction française sous le titre La vache enragée en 1935 aux éditions Gallimard).

dimanche 19 mai 2019

absinthe. page 39. Amère volupté

Spoon est rentré au moment où je me démaquillais de retour de mon travail. J'étais en train d'enlever mes faux cils semblables à des ailes. Il vocifère en se cognant violemment contre tous les objets qu'il rencontre.
Il est ivre.
Je me lève du lit pour aller lui chercher un grand verre d'eau. Je précise que je ne le faisais pas pour manifester quelque tendre compréhension à l'égard de l'ivrogne qui perturbait ma vie. Je savais déjà parfaitement ce que pouvait être la vie avec Spoon.
- Bois ça. Dépêche-toi de te dessaouler.
Son blouson de cuir dégage une odeur de gin et d'absinthe bon marché qui pique mon nez.
- Qu'est-ce que tu pues, Spoon.
- Oh, ta gueule, sale garce !
 M'arrachant le verre de la main, il le jette brutalement par terre. Un morceau de verre, en rebondissant, blesse ma joue. Il hurle en m'étranglant.
- T'as dit que je puais. Dis-le, comment je schlingue, hein. Allez, dis voir !
- Je vais te le dire... Lâche-moi... Tu veux me tuer ou quoi ?

Eimi Yamada, Amère volupté, Picquier, 1992.
(traduit du japonais par Jacques Lévy)



YAMADA Eimi (1959)

Malheureusement trop peu (quatre nouvelles) de textes traduits en français...

dimanche 12 août 2018

absinthe. page 80. Djamilia

Nous rentrâmes tard de la gare. Djamilia allait devant. Et la nuit était une splendeur. Qui ne connaît pas les nuits d"août avec leurs étoiles lointaines à la fois, et proches, extraordinairement brillantes ! Chaque petite étoile est en vue. En voilà une, comme engivrée sur ses bords, qui n'est que scintillation de petits rayons glacés, du ciel sombre elle regarde notre terre avec un naïf étonnement. Nous roulions dans le défilé, et moi je la regardais là-haut longuement. C'était avec plaisir que les chevaux trottaient vers l'écurie, sous les roues le cailloutis grinçait. Le vent de la steppe, apportait un amer pollen d'absinthes en fleur, un à peine perceptible  aromate d'orge mûre, refroidi ; et tout cela, se mêlant à l'odeur du goudron et des harnais des chevaux en sueur, vous faisait un peu tourner la tête.

Tchinghiz Aïtmatov, Djamilia, Folio, 2001.
(traduit du kirghiz par A. Dimitrieva et L. Aragon)

Tchinghiz Aïtmatov (1928-2008)
Il a d'abord écrit en kirghize, puis il le fera en russe.
Peu d'ouvrages disponibles en traduction française. Toutefois deux romans chez le Temps des cerises.

jeudi 1 mars 2018

absinthe. page 140. Bartleby et compagnie

Ce fut longtemps l'aspiration d'Oscar Wilde, exprimée dans La Critique créatrice, que de "ne rien faire du tout, ce qui est la chose la plus difficile au monde, la plus difficile et la plus intellectuelle".
A Paris, où il passa les deux dernières années de sa vie, c'est un sentiment d'anéantissement moral absolu qui lui aura permis de réaliser son vieux rêve de ne rien faire. En effet, durant les deux dernières années de sa vie, Wilde n'écrivit pas, ayant résolu de cesser à jamais de le faire, pour connaître d'autres plaisirs, connaître les joies sages de l'inaction, se consacrer exclusivement à la paresse et à l'absinthe. Celui qui avait traité le travail de "malédiction des classes buveuses" fuyait maintenant la littérature comme la peste et se mettait à la promenade, à la boisson, voire, avec une certaine fréquence, à la contemplation pure et dure.

Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie, Christian Bourgois éditeur, 2002.
(traduit de l'espagnol par Eric Beaumatin)



 Enrique Vila-Matas, né en 1948


(photo Ulf Andersen)

dimanche 14 janvier 2018

absinthe. page 5. Le cri du peuple - Les heures sanglantes





ps : n'ayant pas lu le roman de Jean Vautrin (Le cri du peuple, Grasset, 1998) je ne sais si le terme y apparaît...


Jacques Tardi (1946)

dimanche 19 novembre 2017

absinthe. page 16. Poisons

     Il n'y a pas si longtemps, nous passions encore devant des jeux d massacre où s'alignaient des têtes de buveurs violents que la photo avait encore dramatisées : gaillards aux yeux de tigre qui se mangeaient les rides, présidents Kruger de cauchemars bleus, vieilles gardeuses de chiens dont les paupières tombaient dans les narines, bouchers gonflaient comme des pneumatiques, pieuvres humaines, congres de foires et autres masques d'ivrognes accompagnés de coeurs d'alcooliques pareils à des sacs de pommes de terre, souvent à des foies qui évoquaient le chapeau du petit Caporal. Il y a une quarantaine d'années, la presse parisienne publiait même ce qu'elle appelait le budget d'un ouverrerier :
3 Gouttes...........................0,30
Café, eau-de-vie................0,55
2 Absinthes........................0,50
2 Amers Picon...................0,50
Omelette, pain, fromage....1,10
Boisson, café, eau-de-vie...0,75
2 Absinthes, 2 verres.........1,00
     Suivait le cri d'alarme : 
     "Il n'y a ni un jour ni une heure à perdre. L'ennemi n'est pas seulement à nos portes, il n'est pas seulement dans nos murs, il est en nous, et nous le portons dans nos veines. Si nous ne faisons pas immédiatement un énergique et commun effort pour l'expulser, c'est lui qui aura raison de nous. 
     Le problème se pose dans les termes d'un dilemme inéluctable : ou bien la France emploiera pour combattre l'alcoolisme les moyens les plus puissants, ou bien, comme race et comme nation, la France disparaîtra."

Léon-Paul Fargue, Poisons, Le Temps qu'il fait, Cognac, 1992.


Léon-Paul Fargue (1876-1947)
(photo trouvé sur le site paris secret et insolite de même que le lien vers les amis de L.-P. Fargue)

ps 1 : le terme apparait encore page 19, puis page 39.
ps 2 : le texte est publié en 1946 en 220 exemplaires.

lundi 10 juillet 2017

absinthe. page 396. Une femme seule

Ils avaient des projets ensemble désormais. Francis attendait que sa demande de mutation à la section de recherches de Dijon soit officiellement acceptée. MArianne, de son côté, voulait quitter la région et acheter une propriété. Ce serait donc en Bourgogne. Elle avait déjà repéré un relais équestre, dans une vallée vallonnée et verdoyante, où ses chevaux, Joyce et Siddy, pourraient se sentir à leur aise. Alambra était mort un des premiers jours du printemps, un jour de pluie triste comme un dimanche de Toussaint.
Francis se surprenait à croire qu'il pourrait maintenir cette femme dans la perspective d'une vie plus douce. Et qu'elle retrouverait le goût d'écrire.
- Allez, quoi... Racontez-moi ! supplia Sylvie d'un ton amusé, en débouchant une bouteille d'absinthe rapportée de son dernier voyage en Espagne.

Marie Vindy, Une femme seule, Fayard noir, 2012.





Marie Vindy, née en 1972.
actualités sur le site de l'écrivaine : marievindy.overblog.com