mercredi 5 mars 2014

absinthe. page 88. Willy Melodia

Tout le monde a ri de bon cœur. La palme du grand couillon de la soirée avait été décernée. Cependant, le couillon tout juste désignée n'a pas apprécié. Il a marché sur Puglisi, mais deux anges gardiens lui ont fait face, la main sous la veste.
"Riez, riez, dit le couillon, n'empêche que votre ami vous plumera vous aussi. Nino, tu te crois le plus fripouille du monde entier. Attention, toi aussi tu en trouveras un plus fripouille que toi. Et alors tu regretteras d'être resté seul. Salut la compagnie."
Personne dans la bande n'a fait attention à lui quand il s'est éloigné.
"Pour une fois, ce ne sont pas les meilleures qui s'en vont", dit une voix anonyme.
"Gianni, nous n'allons pas laisser nos amis se dessécher." Puglisi s'adressait au garçon de la buvette qui prépara pour tous la spécialité de la maison : citron pressé, sirop de menthe, eau de seltz et un trait d'absinthe.

Alfio Caruso, Willy Mélodia, Liana Levi, 2009.
(traduit de l'italien par Fanchita Gonzalez Batlle)


couverture de l'édition italienne (Einaudi, 2008)

Alfio Caruso est un écrivain italien né à Catane (Sicile) en 1950. Seul ce livre, Willy Melodia, a été édité en France. Site personnel : www.alfiocaruso.com

mardi 14 janvier 2014

absinthe. page 22. Travaux

Mon père avec moi était plus tendre. J'étais le dernier. Quand, le dimanche matin, il rentrait du jardin, dans un panier, sur sa brouette, une feuille de choux était pleine de fraises que ses grosses mains me tendaient. Les jours de paye, c'étaient des cacahuètes ou des oranges qu'il apportait. Jusqu'à sept ans il me fit danser sur son ventre dans le grand lit des parents, les dimanches matin en hiver, quand il pouvait se lever plus tard. Il me disait des mots d'arabe, me promettait d'écrire à Abd el-Kader qui m'enverrait un cheval pommelé. A midi, quand le repas était prêt, je le retrouvais endimanché, sortant de chez le coiffeur, rasé de frais, les moustaches en pointe, au café, devant une absinthe. Je buvais légèrement dans son verre en attendant un verre de grenadine.

Georges Navel, Travaux, Folio, 2004.




Georges Navel (1904-1993)
Photographie de Roger Parry
Annexes : 
- Travaux, dans la revue Le matricule des anges
- Hommage dans le Monde Libertaire  

dimanche 3 novembre 2013

absinthe. page 132. Le temps des cerises

Charpaillez nota sur son carnet : "Y a-t-il un quelconque rapport entre la fauvette de huit heures vingt-cinq et le perroquet au teint jaune de huit trente-huit ?"
Il ajouta d'une écriture précipitée : "Peu probable que leur lien, s'il en existe un quleconque, soit d'ordre sentimental, l'un étant physiquement le repoussoir de l'autre."
Il resta songeur, essayant d'imaginer la frimousse gracieuse de la grisette, et regarda vers les étages.
Une exaltation comparable à une liqueur d'absinthe gagna son cerveau enfiévré. "Mortendieu ! essaya de raisonner l'ancien sapeur du Chemin des Dames, je connais la hauteur des arbres et la force des hommes, mais du diable si je n 'ai pas mis mon grand nez dans le marécage conspirateur d'une belle bande de rastaquouères !"

Franck & Vautrin, Le temps des cerises, Fayard, 1990.



mercredi 2 octobre 2013

absinthe. page 213. V.

Dans les cercles fréquentés par les espions italiens, la dernière bonne histoire était celle de l'Anglais qui avait fait cocu son ami transalpin. Le mari, en rentrant chez lui un soir, surprend le couple adultère en flagrant délit et au lit. Fou de colère, il tire son pistolet, pressé de venger son honneur. Quand l'Anglais l'arrête du geste : "Allons, mon vieux, dit-il d'un ton protecteur, pas de dissensions dans la troupe, que diable ! Songez aux répercussions que cela pourrait avoir sur la Quadruple-Alliance."
L'auteur de cette parabole était un nommé Ferrante, buveur d'absinthe et terreur des vierges. Il essayait de se faire pousser la barbe. Il détestait la politique. Comme quelques milliers de jeunes gens à Florence, il se proclamait néo-machiavélien. Il considérait les choses de loin, n'ayant que deux articles de foi : a) le service étranger, en Italie, est irrémédiablement corrompu et abruti, et b) quelqu'un devrait se décider à assassiner Umberto 1er.

Thomas Pynchon, V., éditions du Seuil, 1985.
(traduit de l'américain par Minnie Danzas)





Thomas Pynchon (1937)
Lorsqu'on l'interrogea sur sa nature recluse, Thomas Pynchon répondit : « Je crois que reclus est un mot de code utilisé par les journalistes et qui signifie qui n'aime pas parler aux reporters ».
Qu'on laisse donc tranquille Thomas Pynchon si c'est son souhait !

mercredi 18 septembre 2013

absinthe. page 41. Absinthe

Mon père m'apprit que le distillateur des collines ne savait pas écrire. J'en fus étonné ; je me vexai. Comment, José, ce savant, ne savait pas écrire ? Je pensais à mes propres cahiers où je calligraphiais les majuscules.
Je voyais José parmi les bulbes où naissait l'absinthe : un magicien. Un doute me prit. N'y avait-il pas ces vieux grimoires qu'il lisait avec application ? Ne déchiffrait-il pas les formules de ses liqueurs ? José aurait su lire mais pas écrire ? Etrange élève !
Je crois bien que c'était vrai. José parlait seul, à voix haute, dans son laboratoire. Je ne le comprenais pas :
- José, qu'est-ce que tu dis ?
- Rien, petiot. Je récite.
Son érudition troublait les habitants des collines ; José se plaisait à dissimulait la vérité. Son mas portait le nom étrange de Fugit amor.

Christophe Bataille, Absinthe, Arléa, 1994.



 
Christophe Bataille (1971), est aussi éditeur chez Grasset.
 
annexes :
interview de C. B. pour le Monde des Livres, le Figaro Littéraire

 

mardi 20 août 2013

absinthe. page 114. Histoire de ma vie

En compagnie d'autres membres de la troupe, je passais de temps en temps une nuit à faire la fête dans les bordels et à me livrer à toutes les frasques propres à la jeunesse. Un soir, après avoir bu plusieurs absinthes, je commençai à me battre avec un ancien boxeur professionnel poids léger, du nom d'Ernie Stone. La bagarre commença dans un restaurant et, lorsque les garçons et la police nous eurent séparés, il me dit : "Je te retrouverai à l'hôtel", où nous étions tous les deux descendus. Sa chambre était au-dessus de la mienne, et, à quatre heures du matin, je rentrai en tanguant et allai frapper à sa porte.
- Entre, dit-il rapidement, et enlève tes chaussures pour que nous ne fassions pas de bruit.
Sans échanger un mot, nous nous mîmes torse nu, puis nous nous plantâmes l'un devant l'autre. Nous frappâmes et esquivâmes pendant ce qui me parut un temps interminable. A plusieurs reprises, il me frappa droit au menton, mais cela ne me fit aucun effet.
- Je croyais que tu avais du punch, ricanai-je.

Charles Chaplin, Histoire de ma vie, Robert Laffont, 1964.
(traduit de l'anglais par Jean Rosenthal)





C'est en 1909 que Charles Chaplin découvrira Paris. La compagnie Karno pour laquelle il joue, fut engagée au Folies-Bergères pour un mois.

mercredi 10 juillet 2013

absinthe. page 137. Chronique d'une mort annoncée

Le colonel Aponte, que les rumeurs préoccupaient, rendit visite aux Arabes, famille par famille, et dans cette circonstance au moins en tira une conclusion valable. Il les trouva indécis et tristes devant leurs autels en deuil ; et si certains pleuraient à grands cris, assis par terre, aucun ne couvait d'intentions vengeresses. Les réactions du matin avaient surgi dans le feu du crime et les protagonistes eux-mêmes reconnurent qu'en aucun cas ils ne seraient allés plus loin que les coups. Mieux : ce fut Soussémé Abd-Allah, la matrone centenaire, qui prescrivit l'infusion miraculeuse de passiflore et d'absinthe mûre qui coupa net la dysenterie de Pablo Vicario en même temps qu'elle libéra le jet fleuri de son jumeau.

Gabriel Garcia Marquez, Chronique d'une mort annoncée, Grasset, 1981.
(tradut de l'espagnol par Claude Couffon)

Gabriel Garcia Marquez (1927)
Oeuvres publiés en France par Grasset,
et disponible en brochés et en poche.

vendredi 7 juin 2013

absinthe. page 228. Alexandra Alpha

A propos d'une information quelconque, Sophia évoquait les frères Montero, saltimbanques depuis 1931, les seuls artistes au monde à présenter le cochon doré avec des ailes en paillettes. L'un des deux était mort dans l'Oural, dévoré par un ours à anneau, dit-elle ; chaque génération des Montero était marquée par des épisodes plus dramatiques. Comme elle en était aux clairs de lune de surprise, Sophia Bonifrates, pour sceller la description, commanda une vodka à la menthe, qui était un mélange de Maïakovski et de Rimbaud et formidablement créatif, dit-elle en riant. Opus Night fit la moue : De la menthe ? Et Sophia : Pourquoi, ça ne se fait pas ? Nuno, qui connaissait bien Sebastiao Opus Night, voyait clairement que, pour lui, Rimbaud ne pouvait sentir que l'absinthe - si toutefois Opus avait jamais entendu parler de Rimbaud, ajoutons-le.

José Cardoso Pires, Alexandra Alpha, Gallimard, du monde entier, 1991.
(traduit du portugais par Michel Laban)




 José Cardoso Pires (1925-1998)