lundi 1 juin 2026

absinthe. page 241. Paris ne finit jamais

Épouvantablement triste, errant dans la quartier, j'ai vu soudain, à ma grande surprise, Alfonso assis à la terrasse du Himes bar. Chose étrange, parce qu'il ne sortait jamais de son quartier. Toujours est-il qu'il était bien là, tête basse, l'image vivante de l'homme accablé/ Je me suis approché de lui. Comme il adorait la boxe, j'ai naïvement pensé qu'il revenait de l'enterrement de l'ancien grand champion du monde et que cette mort l'avait abattu. Je l'ai salué, lui ai demandé s'il était affecté par la mort de Carpentier et il m'a jeté un regard de haine difficile à oublier. Je ne m'y attendais pas. Je n'ai jamais réussi à savoir ce qui l'avait tant affecté, il n'empêche que, pendant quelques courtes secondes, je ne sais toujours pas très bien comment, nous nous embarqués dans une discussion absurde, il a commencé à me dire, en insistant plus que de raison, que les jeunes artistes de ce quartier le dérangeait beaucoup. "Ceux dont la vie souffre de l'absence de projet et de sens, a-t-il dit, ceux qui fument la pipe, vont de café en café, croient qu'il doivent boire de l'absinthe à toute heure du jour et de la nuit, que c'est une grande prouesse  d'estamper sa logeuse en ne lui payant pas son loyer et que tout ça les rend plus artistes ". Après ces paroles, j'étais au trente-sixième dessous. Ma vie souffrait de l'absence de projet et de sens. Cette grande vérité sur moi n'aurait pu être mieux exprimée.

Enrique Vila-Matas, Paris ne finit jamais, 10/18, 2006. (traduction par André Gabastou)

 

Enrique Vila-Matas, né en 1948

© Fernando Alvarado/EFE
 
 >>> PS : deuxième citation pour Enrique Vila-Matas.
Petit club fermé avec Pierre Michon et Claude Izner...

 

mardi 30 décembre 2025

absinthe. page 20. Dix petites anarchistes

Le passage à la manufacture n'a pas empêché les hauts et les bas, avec beaucoup d'entre nous licenciés d'un coup. Quand les affaires flanchaient, on retournait chez nos parents. Le père Grimm se résignait : Ce n'est pas la faute du patron, c'est la conjoncture. D'autres succombaient à l'ivrognerie, cuvaient leur absinthe chaque lundi parce que la misère, ils disaient, produit l'ivrogne et pas le contraire. Nos pères voulaient croire que l'industrie finirait par nous apporter le bonheur. Tu parles !
Les ateliers domestiques disparaissaient, on se vendait pour trois francs par jour, alors que la cantine du midi nous coûtait déjà cinquante-cinq centimes. On gagnait un quart de moins que les hommes. Aucune d'entre nous, au cas où ça l'aurait intéressée, ne deviendrait jamais contremaître. Les patrons nous voulaient adroites, patientes, minutieuses, capables de rester aussi immobiles que l'aiguille des heures. (Moi, Valentine, je n'aurais jamais voulu être chef, je les détestais tous.) 
 

Daniel de Roulet, Dix petites anarchistes, Buchet-Chastel, 2018.

 

 Daniel de Roulet 

Daniel de Roulet (1944)

(Photo extraite du site de l'éditeur du livre) 

Ce roman suit dix petites anarchistes, dix "belles insouciantes", de Saint-Imier, en Patagonie, par une île où s'est créé le rêve libertaire de L'Expérience, jusqu'à Buenos Aires, dix fortes femmes bien décidées à vivre en pratique leur idéal. Elles croiseront du beau monde, Bakounine, Malatesta, Louise Michel et des communards exilés.

Le site de l'auteur >> ici 

 

mercredi 19 février 2025

absinthe. page 81. Rimbaud le fils

Je reviens à la gare de l'Est. Je reviens à ces premiers jours de Paris ou peut-être, pour Rimbaud, tout se joua en trois petites actes : l'immédiate réputation de très grand poète, la conscience aiguë de la vanité d'une réputation, et le saccage de celle-ci.
Il n'y eut pas que Verlaine. Car on sait que dans Paris en septembre dès les premiers jours Verlaine l'introduisit dans de ces cafés, de ces cavernes, où le soir venu sur des tables de marbre fumaient des glorias, des pipes, moussaient des bocks, s'ouvraient des gazettes, et derrière bocks et gazettes dans la lueur bleu chiche du gaz il y avait des barbes de poètes, des poses de poètes, des impassibilités feintes, des blagues feintes, et des yeux de poètes qui vous regardaient venir de Charleville. Et derrière tous ces rideaux au fond de ces cavernes, au café de Madrid, au Rat mort, Chez Battur, au Delta, dans les milles annexes de l'Académie d'absinthe, il y avait autre chose que Rimbaud aussitôt reconnut, plus vite peut-être qu'il ne reconnut dans telle tasse le gloria, dans telle autre l'absinthe : c'était, leur collant de plus près à la peau, rideau ultime sécrétant tous les autres et dont tous les autres, barbes, gazettes, bocks, procédaient, comme un rideau de bouderie plus opaque. Le poète était cet homme multiple qui boudait dans Paris.


Pierre Michon, Rimbaud le fils, Folio, 1993.



(photo Jean-Luc Bertini © Gallimard)

PS : deuxième citation pour Pierre Michon avec ce livre à la langue magnifique !

lundi 3 février 2025

absinthe. page 118. Déchéance d'un homme

A de pareils instants, ce qui naturellement me venait à l'esprit remontait à mes années de collège : c'était l'image de ces quelques autoportraits qualifiés de fantomatiques par Takeichi. De grandes oeuvres disparues. Elles s'étaient perdues lors de mes déménagements successifs, mais j'ai le sentiment que c'étaient sans aucun doute des réalisations d'une grande qualité. Et même si par la suite je me suis risqué à toutes sortes de tentatives artistiques, ce que je faisais était loin, bien loin de valoir les chefs-d'oeuvre restés dans ma mémoire : j'ai toujours eu l'impression d'avoir le coeur vide, tant me torturait une lancinante sensation de perte.
Un restant d'absinthe...
C'est ainsi que, dans le fond de mon coeur, prit forme le sentiment d'une perte définitive. Quand on parlait de peinture, je croyais voir devant mes yeux clignoter les reflets de ce restant d'absinthe, et je me tortillais, tenaillé par l'impatience de montrer ces oeuvres à cette femme, afin de faire reconnaître mon talent.

Dazai Osamu, Déchéance d'un homme, Les Belles lettres, 2024. (traduction et présentation par Didier Chiche)





Dazai Osamu (1909-1948)

lundi 13 mai 2024

absinthe. page 47. Orwell à sa guise

Vu l'austérité dans laquelle vit l'Angleterre de 1946, la facture du repas, que paie Orwell, est salée (un peu plus de six livres), et je me sens obligé de contribuer d'une façon ou d'une autre de contribuer à cette célébration de la bonne fortune de mon ami. J'aimerais lui offrir une petite gâterie, et je me souviens qu'un pub de Soho, le Dog and Duck, a mystérieusement fait l'acquisition d'un petit stock d'absinthe. Nous traversons donc Oxford Street et prenons place dans le bar minuscule, bondé de buveurs de bière s'empressant d'engloutir leurs pintes avant la fermeture. A travers un cube de sucre posé sur une cuillère, la barmaid verse de l'eau goutte à goutte dans le liquide, qui devient laiteux. Devant la curiosité de certains clients, elle se fend d'une explication détaillée et embarrassante, ponctuant son propos de remarques désobligeantes concernant les gens qui gaspillent leur argent précieux en frivolités. A Londres, les dépenses extravagantes sont alors encore mal vues, et nous remarquons que les habitués du Dog and Duck nous lancent des regards désapprobateurs. 


George Woodcock, Orwell à sa guise, Lux, 2020.
(traduction de Nicolas Calvé)


George Woodcock (1912-1995)


Livre paru en 1966, sous le titre "The Crystal spirit". George Woodcock rencontra Orwell (décédé au début de l'année 1950) vers la fin de l'année 1942. Relation qui évolua vers l'amitié. 

vendredi 25 août 2023

absinthe. page 28. L'écorché

 



L'écorché, Ruben Pellejero (dessins et couleurs), Florent Germaine et Frank Giroud (scénario), Dupuis, collection "Empreintes", 2 tomes, 2007.

L'écorché fait partie d'une série appelée Secrets, où Frank Giroud, le porteur du projet, creuse l'idée des secrets de famille.


Frank Giroud (1956-2018)

blog qui lui est consacré >> frank-giroud.blogspot.com


jeudi 6 juillet 2023

absinthe. page 101. La claire fontaine

Au soir, Courbet eut de la fièvre. Il était agité. Il écrivit à Castagnary une lettre confuse. Il y lâchait la bonde à ses inquiétudes et s'ouvrait de l'impression qu'il avait parfois d'être suivi. Il se fit même la surprise d'écrire :" Je crains que mon beau-frère soit de la police secrète et qu'il soit spécialement chargé de me surveiller". Le lendemain, un docteur vint à Bon-Port pour regarder tout ça. Les écorchures et la plaie à la jambe étaient bénignes. En revanche le ventre, le pouls, le souffle, la couleur de l'urine, ne disaient rien de bon. Le docteur Duler fit au peintre des recommandations de repos, de tempérance, mais ce fut à Morel, ayant compris le fonctionnement de la maison, qu'il confia ses craintes. Si c'est le foie, comme je le pense, voilà monsieur mal engagé. Il lui faut changer de vie, du tout au tout, vous comprenez. Diminuez le vin et supprimez l'absinthe. Je vais vous faire une ordonnance. Je reviendrai le voir.

 

David Bosc, La claire fontaine, éditions Verdier, 2013.



David Bosc (1973)

 

C'est avec un entretien pour l'(excellente) revue Ballast que j'ai découvert cet écrivain. J'ai emprunté La claire fontaine à la bibliothèque (malheureusement ils n'ont que ce seul livre en catalogue),et j'ai été enchanté de sa lecture.

Courbet, c'est bien sûr le peintre, Gustave de son prénom.


lundi 26 juin 2023

absinthe. page 50. Des frontières et des jours

Façon de flirter avec le frontières et les juridictions, comme Rimbaud et Verlaine seront amenés à le faire dans les Ardennes, à la hussarde, et plus modestement, en se retrouvant dans ces baraques de tabac et de contrebande, plantées pile en plein bois entre la France et la Belgique, mi-ferme mi-auberge qui permettaient à tout moment, au cas où un douanier entrerait, de sauter par la fenêtre pour se retrouver de l'autre côté, in stantanèment libre. Pied de nez à ces Soldats des Traités / Qui tailladent l'azur frontière à grands coups de hache, comme l'écrivait Arthur. Et Paul de boycotter purement et simplement le mot frontière de ses oeuvres complètes, excepté dans ses Invectives, défendant sa ville natale de Metz, ou encore avec François Coppée, dans Qui veut des merveilles où les garçons du café de Suède, débordés en terrasse à cinq du soir, s'exclament :
Versez frontière !
J'ignore tout des amers, écorces, absinthes, herbes, racines, aromates et autre bitter pavillon verlainien, mais je connais cet art imparable des apéritifs pour passer les frontières en toute joyeuseté.


Sophie Nauleau, Des frontières et des jours, Actes Sud, 2023.



Sophie Nauleau (1977)


mercredi 10 mai 2023

absinthe. page 12. Le temps des cerises

 

Dans cet album, Philippe Dumas a illustré la célèbre chanson de Jean-Baptiste Clément, écrite quelques années avant la Commune de Paris. 

 


Philippe Dumas (1940)

 (Photo : Kay Juenemann, sur le site de l'école des loisirs)

 

Lien >> notice sur le site ricochet

mardi 14 septembre 2021

absinthe. page 48. Yeruldelgger

Mais ce qui apaisait Yeruldelgger plus que tout, quand il rejoignait Solongo, c'était le jardin qu'elle avait créé devant, entre la yourte et la prairie. Dans cette ville de pierre et de poussière qui devenait aujourd'hui de verre et de béton, dans ce pays qui avait coupé tant d'arbres qu'il en avait inventé des déserts, Solongo avait fait de son carré de terre un jardin de verdure. Elle avait planté un tilleul et un pin, et Yeruldelgger lui avait offert un bouleau blanc. Elle avait planté du thym, un églantier et un rhododendron, et Yeruldelgger lui avait offert un plant de rhubarbe. Elle avait choisi un myrtillier, un groseillier, et lui une potentille. Elle une absinthe, de la gentiane et des géraniums, et lui des asters. Dernièrement encore,elle avait planté un jeune mélèze et un pin d'écosse, et Yeruldelgger lui avait offert trois jeunes peupliers. Le jardin de Solongo était devenu si beau que les passants, en apercevant les fleurs et les feuillages par dessus la balustrade en bois, pensaient que l'endroit était un monastère.

 

Ian Manook, Yeruldegger, Le livre de Poche ; première parution Albin Michel, 2013.


Ian Manook (1949)

de son vrai nom, Patrick Manoukian.

On peut retrouver ce commissaire mongol, Yeruldelgger, dans deux autres aventures : Les temps sauvages, puis La mort nomade.

dimanche 16 mai 2021

absinthe. Tchernobyl mon amour

 

 

Chantal Montellier, Tchernobyl mon amour, Actes Sud BD, 2006

 

Renaud Monfourny

 Chantal Montellier (1947)

site de l'auteure

Pour la promotion de la bande dessinée féminine

(photo : Renaud Monfourny, 2013)

jeudi 11 mars 2021

Les Enquêtes de Victor Legris

Compte-tenu que les aventures du libraire-photographe Victor Legris et de Joseph Pignot, son commis-feuillonniste, se déroulent dans les années 1890, il n'est pas étonnant que dans chaque volume, l'absinthe apparaisse.

 10-18 • Création et réalisation de la brochure

Douze aventures, mis je n'ai pas encore tout lu.

  • Mystère rue des Saints-Pères (10/18 en 2003)
  • La Disparue du Père-Lachaise (10/18 en 2003
  • Le Carrefour des Écrasés (10/18 en 2003)
  • Le Secret des Enfants-Rouges (10/18 en 2004)
  • Le Léopard des Batignolles (10/18 en 2005)
  • Le Talisman de la Villette (10/18 en 2006)
  • Rendez-vous Passage d’Enfer (10/18 en 2008)
  • La Momie de la Butte-Aux-Cailles (10/18 en 2009)
  • Le Petit Homme de l’Opéra (10/18 en 2010)
  • Les Souliers bruns du quai Voltaire (10/18 en 2011)
  • Minuit, impasse du Cadran (10/18 en 2012)
  • Le Dragon du Trocadéro (10/18 en 2014)

 

~~~

- volume n°1 : à la page 59 ("Que veut l'homme de la rue ? Du sensationnel qui le prenne aux tripes, de la vulgarisation scientifique qui lui donne l'illusion d'être savant, des feuilletons découpés en épisodes qui le fassent rêver à l'heure de l'absinthe, des réclames qui lui chatouillent le nerf olfactif").

- volume n°2 : aux pages 64 ("Ferdinand, tu devrais pas toucher à la verte, ça vous bouffe de l'intérieur, cette saleté-là, et on peut plus s'en passer, jusqu'à ce qu'on devienne maboul") et 162 ("Les becs de gaz du boulevard Saint-michel éclairaient de leur lumière ambrée une foule affairée d'étudiants sans le sou, de professeurs sans élèves, de bohèmes de tout poil dérivant vers les terrasses des cafés où régnait la déesse du rêve et de l'oubli, l'absinthe").

- volume n°3 : à la page 83 ("Il déambula le long des cafés où les artistes et les noceurs célébraient une commune victoire sur l'ennui à grands renforts de bière et d'absinthe").
 
- volume n°4 : aux pages 76 ("Monsieur le photographe, t'as l'estomac vide... tu veux un remontant ? Une lampée d'absinthe de Pontarlier ?"), 156 ("C'était l'heure où la fée verte effaçait les détresses en distillant son venin dans le sang de ses fidèles") et 223 ("Il ne put résister à l'envie d'acheter deux saucisses à une grosse femme moustachue qui insista pour lui verser une lampée d'absinthe de Pontarlier").
 
- volume n°5 : à la page 49 ("Les buveurs d'absinthe filtraient leur potion magique, versant goutte à goutte dans leur verre le poison sur un sucre placé au creux d'une cuiller percée de trous").

mardi 1 décembre 2020

absinthe. page 38. Les corps brisés

Alexandre Ladoux badge. Il actionne une porte blindée, au chambranle métallique. Bruit d'ouverture automatique. Puis, clac feutré. L'aide-soignant n'est pas bavard. Sarah se laisse bercer par le silence, ponctué par le bruit de succion de ses chaussures en plastique sur le linoléum vert.

Autour d'eux, des murs de béton. A mesure qu'ils s'éloignent de l'entrée, les lieux changent. Les distances à parcourir semblent interminables. Peut-être cette impression est-elle due à la lumière des néons, à la couleur uniforme du linoléum vert lichen, des murs absinthe.

Le dédale de couloirs s'achève sur une nouvelle porte, immense et noire. Sarah remarque son aspect lugubre :

- On n'a pas rendez-vous là-dedans, j'espère ?

- Non.

Elsa Marpeau, Les corps brisés, série noire Gallimard, 2017.

 


(1975)

Romancière et scénariste.

dimanche 3 mai 2020

absinthe. page 179. L'homme aux lèvres de saphir

Isidore est attablé près d'un poêle, le cou et le bas de la figure mangés par une grosse écharpe bleue. Il relit, un crayon à la main, une liasse de feuilles noircies d'écriture.
- Henri ! Quelle surprise ! Comment vas-tu ? Cette blessure ...?
Ils s'embrassent par-dessus la table. Comme Pujols s'attarde un peu dans le cou du poète, Isidore le repousse doucement et zyeute en douce du côté du comptoir, où un serveur cause à mi-voix avec un client.
 - Tu prends quelque chose ? Je suis en fonds. Monsieur Darasse m'a versé hier l'obole de mon père. Je vais pouvoir porter mes deux premières parties à  l'imprimeur.
Pujols fait un signe au garçon et lui commande une absinthe.
- C'est ton traité du renoncement que tu veux faire imprimer ? Tu persistes à te déclarer vaincu sans avoir livré bataille ?
Isidore secoue la tête et range ses feuillets dans sa chemise en carton.
- Nous en avons déjà parlé d'abondance. Nous ne tomberons pas d'accord là-dessus. A quoi bon ?
On apporte l'absinthe, et Pujols s'absorbe un moment dans le filtrage méticuleux de la liqueur à travers le morceau de sucre.


Hervé Le Corre, L'homme aux lèvres de saphir, Rivages/Noir, 2004.





Hervé Le Corre (1955)

Ouvrages publiés à la Série Noire, et depuis Cet homme aux lèvres de saphir, chez Rivages.
ps : Isidore, c'est bien sûr, le comte de Lautréamont !

mercredi 1 avril 2020

absinthe. page 147. Louise Michel la canaque

Ramassé sur son encolure, cravachant sans trêve, le surveillant n'ose même pas lâcher quelques secondes les rênes pour éponger la sueur qui poisse sous la visière de son képi. A chaque instant, une sagaie ou une hache de jade vert risque de fuser d'entre les niaoulis silencieux, appesantis sous la chape solaire. Ou une balle, puisqu'il paraît qu'ils ont des fusils, à présent ? Nouvelle aussi incroyable que d'apprendre : ils montent à cheval. Le froissement d'un oiseau qui s'envole, le cri d'un grillon ou d'un rat d'eau glace le coeur de l'homme ; arriver à Teremba, y arriver coûte que coûte ! Voici le clocher de l'église où la dévote madame Agnès va entendre la grand-messe chaque dimanche. Et où le gouverneur, ami des francs-maçons, refuse de pénétrer. Voici le bâtiment officiel où l'on accueille les délégations indigènes, ses murs de torchis rouge et son toit fleuri, sur la baie d'Ourail.
Et voici le poste à double enceinte :
- Le lieutenant Vanauld, vite, vite !
Il a bousculé le factionnaire, il bondit dans le bureau du chef d'arrondissement, gradé encore jeune, plongé dans un livre de mathématiques. Derrière lui, deux sabres en panoplie ; devant lui, un flacon d'absinthe. Il n'en offrira pas au courrier après l'avoir écouté.
- Réunion immédiate des sous-officiers.



Françoise d'Eaubonne, Louise Michel la canaque, Encre, 1985.



Françoise d'Eaubonne (1920-2005)

Fille de militants anarcho-syndicalistes, Françoise d'Eaubonne fut résistante à Toulouse, membre du Parti communiste jusqu'en 1957 et signataire du Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie. Proche de Violette Leduc, de Nathalie Sarraute, de Simone de Beauvoir, elle devint membre de mouvements féministes dès les années soixante : signataire du manifeste des 343 salopes, cofondatrice du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR) en 1971, secrétaire de rédaction au Fléau social (1971) et à L'Internationale (1977), membre du Mouvement de libération des femmes, Françoise d'Eaubonne a publié de nombreux essais féministes, ainsi que des romans et des biographies (sur Germaine de Staël, Verlaine, Rimbaud, Balzac, Chopin, Liszt, Emily Brontë, Isabelle Eberhardt, Jiang Quing, Louise Michel).
Elle a déposé ses archives auprès de l'IMEC.

dimanche 22 mars 2020

absinthe. Les arts viscéraux

RYTHME !
Arrache ma langue !
Change-la en lumière en cravache
En knouts baveux
Plonge-la dans tes mississipiques
Ne l'en ressors que battante
                fouettante
                nuitamment inondante
Dans l'alcool noie-la
Dans l'absinthe
Sans cascades
Celle des fous de malheur
Des femmes aux lèvres mortes
Rends-moi ma langue
Entre mes dents plante-la
Serre
Visse
Amour de langue
Langue énergumène
Démente mouillée écarlate
Bannière d'époumonement
Mère de mes chants
d'enfant sauvage


C'est un extrait du livre Les arts viscéraux, publié par Christian Bourgois en 1975, et republié par L'Éther Vague en 1994 (cette dernière maison d'édition n'existant plus).



C'est dans une anthologie de poésie que j'ai découvert ce texte, et cet écrivain.





Marcel Moreau (1933)
Photo : J.-C. Leroy (site tiensetc.org)

jeudi 13 février 2020

absinthe. page 126. Dans la dèche à Paris et à Londres

Une vingtaine de personnes s'entassaient dans la petite salle carrelée envahie par la fumée du tabac. Le bruit était assourdissant, car chacun s'égosillait pour se faire entendre ou s'évertuait à pousser la goualante. On n'entendait, durant un certain temps, qu'un brouhaha indistinct, puis tout à coup les voix s'unissaient pour entonner un refrain connu - La Marseillaise, L'Internationale, La Madelon ou Les Fraises et les framboises. Azaya une grosse paysanne lourdasse qui travaillait quatorze heures par jour dans une verrerie, chantait quelque chose comme "Il a perdu ses pantalons, tout en dansant le charleston". Et son amie Marinette, une petite Corse noiraude farouchement attachée à sa vertu, entamait une danse du ventre, les genoux obstinément serrés. Les époux Rougier allaient et venaient, essayant de resquiller un verre et de placer une histoire longue et embrouillée à propos d'un lit qu'on leur avait volé un jour. R..., cadavérique et muet, restait dans son coin à s'imbiber méthodiquement. Charlie, fin saoul, évoluait à travers la salle d'un pas moitié dansant moitié titubant, un verre de pseudo-absinthe dans sa main grasse, pinçant la poitrine de femmes et déclamant de la poésie.

George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, 10/18, 2001.
(traduit de l'anglais par Michel Pétris)




George Orwell (1903-1950)

C'est entre 1927 et 1930 que celui qui s'appelle encore Eric Blair explore les bas-fonds londoniens et vit à Paris (pour y écrire).
Le livre est paru en 1933 sous le nom de George Orwell.
(première traduction française sous le titre La vache enragée en 1935 aux éditions Gallimard).

dimanche 19 mai 2019

absinthe. page 39. Amère volupté

Spoon est rentré au moment où je me démaquillais de retour de mon travail. J'étais en train d'enlever mes faux cils semblables à des ailes. Il vocifère en se cognant violemment contre tous les objets qu'il rencontre.
Il est ivre.
Je me lève du lit pour aller lui chercher un grand verre d'eau. Je précise que je ne le faisais pas pour manifester quelque tendre compréhension à l'égard de l'ivrogne qui perturbait ma vie. Je savais déjà parfaitement ce que pouvait être la vie avec Spoon.
- Bois ça. Dépêche-toi de te dessaouler.
Son blouson de cuir dégage une odeur de gin et d'absinthe bon marché qui pique mon nez.
- Qu'est-ce que tu pues, Spoon.
- Oh, ta gueule, sale garce !
 M'arrachant le verre de la main, il le jette brutalement par terre. Un morceau de verre, en rebondissant, blesse ma joue. Il hurle en m'étranglant.
- T'as dit que je puais. Dis-le, comment je schlingue, hein. Allez, dis voir !
- Je vais te le dire... Lâche-moi... Tu veux me tuer ou quoi ?

Eimi Yamada, Amère volupté, Picquier, 1992.
(traduit du japonais par Jacques Lévy)



YAMADA Eimi (1959)

Malheureusement trop peu (quatre nouvelles) de textes traduits en français...

dimanche 12 août 2018

absinthe. page 80. Djamilia

Nous rentrâmes tard de la gare. Djamilia allait devant. Et la nuit était une splendeur. Qui ne connaît pas les nuits d"août avec leurs étoiles lointaines à la fois, et proches, extraordinairement brillantes ! Chaque petite étoile est en vue. En voilà une, comme engivrée sur ses bords, qui n'est que scintillation de petits rayons glacés, du ciel sombre elle regarde notre terre avec un naïf étonnement. Nous roulions dans le défilé, et moi je la regardais là-haut longuement. C'était avec plaisir que les chevaux trottaient vers l'écurie, sous les roues le cailloutis grinçait. Le vent de la steppe, apportait un amer pollen d'absinthes en fleur, un à peine perceptible  aromate d'orge mûre, refroidi ; et tout cela, se mêlant à l'odeur du goudron et des harnais des chevaux en sueur, vous faisait un peu tourner la tête.

Tchinghiz Aïtmatov, Djamilia, Folio, 2001.
(traduit du kirghiz par A. Dimitrieva et L. Aragon)

Tchinghiz Aïtmatov (1928-2008)
Il a d'abord écrit en kirghize, puis il le fera en russe.
Peu d'ouvrages disponibles en traduction française. Toutefois deux romans chez le Temps des cerises.

jeudi 1 mars 2018

absinthe. page 140. Bartleby et compagnie

Ce fut longtemps l'aspiration d'Oscar Wilde, exprimée dans La Critique créatrice, que de "ne rien faire du tout, ce qui est la chose la plus difficile au monde, la plus difficile et la plus intellectuelle".
A Paris, où il passa les deux dernières années de sa vie, c'est un sentiment d'anéantissement moral absolu qui lui aura permis de réaliser son vieux rêve de ne rien faire. En effet, durant les deux dernières années de sa vie, Wilde n'écrivit pas, ayant résolu de cesser à jamais de le faire, pour connaître d'autres plaisirs, connaître les joies sages de l'inaction, se consacrer exclusivement à la paresse et à l'absinthe. Celui qui avait traité le travail de "malédiction des classes buveuses" fuyait maintenant la littérature comme la peste et se mettait à la promenade, à la boisson, voire, avec une certaine fréquence, à la contemplation pure et dure.

Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie, Christian Bourgois éditeur, 2002.
(traduit de l'espagnol par Eric Beaumatin)



 Enrique Vila-Matas, né en 1948


(photo Ulf Andersen)